Samedi 27 janvier 2007
[P1 qui recherche de la motivation, surtout ne lis pas cela, et garde en toi cette illusion stupide "la p1, c'est le plus dur".
A partir d'un moment (celui où l'on réalise la masse de travail pour l'internat, et je suis pas persuadée de l'avoir vraiment fait encore) on comprend que cette phrase est la plus drôle du monde.]

Janvier, l'externe moyen révise ses partiels en essayant de pas trop penser au fait que ça va aller en s'empirant, c'est pas comme d'habitude, c'est pas un exam qu'on révise une fois et c'est finit. Et non, il va falloir remettre ça, encore et encore, pendant trois ans, sans prendre de retard. Compulsivement on relit, et rerelit, en espérant que ça finira par rentrer (aah, la joie des maladies infs), ou on procrastine (en faisant des posts tout pourris ici par exemple, et  parce qu'on a oublié toutes ses annales chez soi et qu'on est dans l'appart parental pour le week end**) en culbabilisant, et surtout, surtout, en se disant que putain (parce que c'est une période de l'année qui rend vulgaire), ceux qui ont fait dentaire et qui ont pratiquement finit leurs études avaient tout compris en ce jour de juillet 2004 où ils ont refusé une place en P2 pour s'inscrire en dentaire (et que fait on de toutes ces parenthèses ?).

On glande autour de la machine à café, les discussions volent bas, sur le thème "j'aurais mieux fait de faire caissière à cora, intellectuellement c'est reposant". Normalement, à ce moment, il y aura toujours un petit rigolo qui sera tenté de dire "ou chirurgien, hein, intellectuellement c'est du même niveau", mais les chirs ont eu leur internat en leur temps, alors on se la ferme.
Certes, dans le fond, on les a choisies ces études et on aime ce qu'on fait, mais on aime encore plus se plaindre et se noyer dans l'auto complaisance.


Honte sur moi, hier matin en staff, j'ose présenter mon patient admis pendant la nuit et dont le dossier a disparu : j'accroche au négatoscope le seul examen disponible, à savoir son IRM (le plus important de toutes façons) seul élément du dossier que j'aie réussi à trouver....
I
l fallait s'y attendre : introuvable n'est pas français pour l'imposant chirurgien qui dirige plus ou moins le côté "orthopédie" de ce service de "chir générale".
Effondré sur sa chaise, il m'interrompt et me foudroie de ses yeux porcins "non, mais attends, il est où son dossier ?". L'absence du dossier le rend furibard et ça me retombe dessus (évidemment) ; j'essaie d'objecter quelque chose, que je suis allée le voir le patient, je l'ai interrogé et examiné, avant le staff par acquis de conscience, bref  que je le CONNAIS, merde, et que je peux le présenter, même sans le dossier complet.
Eh bien non,  non, ce n'est pas assez pour lui, il m'assène l'argument qui tue "il a FORCEMENT le dossier des urgences avec lui", et me regarde ensuite s'attendant apparament à ce que je ponde le dossier ou à ce que je le sorte de sous ma chemise genre "ahaha pouet pouet je vous ai bien eus".
S
a mauvaise foi n'ayant pas de limite, j'attends que ça passe, pendant qu'il enchaîne. Content de lui, de toute évidence, suintant la satisfaction d'enfoncer ainsi la "gamine" devant sa cour, pendant qu'un coin de son esprit prépare sans doute la prochaine blague mysogine qu'il sortira à propos d'une mamie et d'un col du fémur pété, "vieille femelle ostéoporotique qu'il faudrait piquer". Habituellement ça me glisse dessus, mais là, il est un peu tôt, et en le voyant face à moi, confit dans sa graisse, j'en ai presque la nausée.

GC, ayant manifestement le sentiment que GP (Gros Porc) a besoin d'aide, ou, ne supportant pas de se faire voler la vedette, allez savoir s'y met aussi "Non mais t'es sûre qu'il est pas là ?".
Il me faut me mordre les joues pour me retenir d'être vraiment désobligeante ou d'éclater de rire... oui, j'en suis sûre : j'étais dans le service en même temps que les internes, c'est à dire 20 minutes avant votre arrivée, à vous les gros... les internes m'ont refilé le bébé, et hop, j'ai fouillé tous les chariots et les casiers... mais vous avez raison. Restons concentrés sur le dossier absent et oublions le fait que le seul examen ici présent est là parce que j'ai fait l'effort d'aller le chercher pendant que vous étiez encore en chemin vers l'hôpital, et continuons à gaspiller le temps de tout le monde. On a bien compris que vous étiez chirs, et qu'il fallait pas vous demander de réfléchir, hein.

Ravalant tout cela de travers, j'abandonne, pas envie de leur donner la satisfaction de ne serait ce que rougir devant leurs remarques, je tourne les talons, faisant mine d'aller chercher de nouveau ce foutu dossier.Tous ces crétins ayant réussi à me faire douter de moi, je vérifie une dernière fois l'abscence du truc et, finalement, me réfugie sur la passerelle de verre qui relie l'entrée du service au bâtiment principal. petit mais alors tout petit Havre, d'Où on peut profiter d'un panorama assez sympa, si l'on oublie les voies rapides au premier plan, et cela a quelque chose d'apaisant.
J'aimerais bien aller boire un café en bas, ou me réfugier dans le service voisin, auprès d'amis externes, faire le plein de sympathie, mais il n'est 8h20 et la journée commence, alors je reste là, dans ce shoot d'eau de javel et de puanteur qui émane d'une chambre non loin, à regarder la banlieue ébrouer son sommeil.


Un peu plus tard, un anesthésiste en goguette dans le service croise mon regard alors que GC passe en gesticulant entre nous. Ni l'un ni l'autre ne pouvons retenir un sourire narquois. Mais le mien doit être teinté d'amertume parce que l'anesthésiste  se rapproche de moi et me tape sur l'épaule, l'oeil rieur.T'inquiète pas, ça va aller.

Sur les observs que je rédige soigneusement et que GC aime à relire derrière moi pour pouvoir faire des remarques aussi débiles que "c'est parfois trop détaillé" (quand on sait que mes observs font une page et demi grand maximum, le terme détaillé est vraiment hilarant), j'essaie de tourner mes phrases afin de caser anodinement ces capitales :
FUCK, ou plus expansive JE TEMMERDE.
Mes tournures de phrases en pâtissent parfois souvent,
c'est puéril et d'un débile fini.

Mais bon, je résiste comme je peux, et il n'y a pas toujours des anesthésistes pour me donner des signes de sympathie.

Le pire étant que ça me fait rire.

On va mettre ça sur le compte des exams, hein.

*ok c'est pas le bon terme en fait, mais c'était plus court que "J'en suis réduite à mettre des insultes cachées dans mes observations et je me crois maligne"
**QUI a dit "oh le bel acte manqué ?"
PS: Je vous rassure, dans le service, il y a une kiné et une assistante sociale adorable, toutes aussi navrées que moi par eux, et deux autres chirs, que je vois très très rarement, mais qui sont corrects et pédagogues quand je descends au bloc avec eux, trop rarement.
par Ephélide publié dans : Avec la blouse, avec le badge
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Samedi 20 janvier 2007
Hier matin, je traversais le hall de l'hôpital en courant pour rattrapper la patiente dont j'étais censée faire l'observ' et qui était censée se trouver dans sa chambre. Mais son lit était vide, j'avais fouillé le service avant de comprendre qu'elle était partie DieuSaitOu, sans que personne ne le remarque. En réalité elle était au pied de l'hôpital, hors du bâtiment, pyjama vert et pied à perf à ses côtés, fumant une clope offerte par une autre malade rencontrée là.
Je courais donc vers elle, tout en tentant de retenir mes carnets, stylos, et sthétoscopes dans mes poches de blouse, et à cet instant précis, sous les yeux des gens qui vaquaient là, les derniers restes de ma crédibilité m'ont quitté.

J'ai donc réccupéré Mme X sous les regards rieurs des autres personnes prenant l'air à l'extérieur, et essayé de lui faire comprendre que On Ne Quitte Pas Un Service Sans Prévenir Personne, et il m'est très clairement apparu qu'elle était "un peu psy" comme on dit pudiquement.

En même temps Mme X venant de se faire tabasser par des membres de sa famille, elle avait le droit de l'être.

Revennue dans sa chambre, je déployais déjà mentalement le plan des questions qu'il me fallait lui poser pour rédiger correctement mon observation, mais avant même que j'ouvre la bouche,  un flot interrompu (mais alors vraiment ininterrompu) de paroles sorti de la sienne. J'attendais une pause, des éléments dans son discours surlesquels rebondir pour placer mes questions, mais c'était quasiment impossible. Les minutes filaient et elle enchainait les anectodes sans reprendre haleine, tandis que je dégageais laborieusement quelques points médicalement importants.

En sortant mon coexterne exaspéré (et désoeuvré qui avait donc tenu à venir avec moi) me dit "t'es vraiment trop gentille". Ce à quoi ma réponse un peu débile fut "Tu vois, elle vient de se faire tabasser, je considère qu'elle a le droit de s'épancher, et j'avais rien de vraiment mieux à faire, c'est pas comme si j'avais d'autres patients à voir". Mais là n'était pas la vraie raison.

Quelque chose dans son discours m'avait à la fois attristée et fascinée, en l'écoutant s'égarer dans des anectodes sur sa vie et celle de sa famille.
De ce flot de paroles, se dégageaient les grandes lignes de son quotidien, un marasme absolu, un concentré de misère sociale à pleurer. Avec des neveux et nièces à la DDASS, une fille dans la nature, un frère et une belle soeur qui l'avaient rackettée et tabassée pour quelques grammes de drogue de plus.
J'entrevoyais son quotidien, entre aides sociales, tutelle, compagnon injoignable autrement que par l'intermédiaire de juges ou tutelles (sans que je comprenne vraiment pourquoi), aides alimentaires et un peu de charité du voisinage pour survivre.

Et au milieu de tout cela, maladroitement, elle ne cessait de répêter ce qui faisait d'elle et selon elle quelqu'un à la conscience citoyenne très développée, de mettre en avant son implication dans le social et l'associatif, sa volonté d'aider les autres,.Un altruisme éperdu, qui dans sa situation était un exutoire tellement évident à son propre quotidien, qu'il en devenait immensément poignant.

Et plus poignante encore, était sa volonté de mettre cela en avant, ainsi que de parler de  sa soif de lire ou de s'instruire, qu'elle ne cessait de souligner maladroitement, arguant qu'elle préfèrait écouter france Inter que Skyrock, et lire le plus possible, des livres de "gens impliqués, comme le testament de l'abbé pierre", ou donner et s'impliquer dans les bonnes oeuvres. Comme si chaque instant, chaque geste de son quotidien devait être à propos de l'autre, de la misère du monde.
Un concentré de bons sentiments, qui émanait d'une femme au visage tuméfié double oeil au beurre noir et collier cervical.

Cette façon de monter en épingle sa bonté et ses bons sentiments universels, avait quelque chose d'un cri pour de la dignité, un pladoyer pour sa propre personnalité, comme une supplique à ne pas voir de la pitié mais quelque chose de positif dans mes yeux.
Tout son être criait qu'elle refusait d'être uniquement "la pauvre femme qui s'était fait tabasser par sa famille", ou "le cas social", comme si c'était la seule façon de nous faire oublier ses bleus de lire du respect sur nos visages.

Et c'est cela qui me fascinait au final, son mécanisme de résistance à sa misère quotidienne, cruellement mis à nu dans cette situation, et rendu presque grotesque par son faciès tuméfié.

Je n'avais pas pitié d'elle, mais une espèce d'intense sympathie (ou empathie ?), même si le terme n'est pas vraiment celui là, qui m'empèchait de lui couper la parole pour poser des questions dont je n'avais pas besoin plus que ça.
Je suis contentée, d'un examen physique rapide, (car il avait déjà était fait avant moi de façon exhaustive aux urgences et complété d'un Scanner corps entier, et qu'elle devait repartir le lendemain), puis, de l'écouter, en approuvant vaguement aux points forts de son discours. Je l'écoutais parler de ses livres, de la faim en afrique et des enfants de Don Quichotte, de ses emplois "dans l'animation, le social ou l'associatif, enfin quelque chose de citoyen", sans savoir quelle part était fantasmée et quelle part était réelle; tout en couchant sur le papier mon observation, et mon examen clinique, une longue description de tuméfactions et de bleus.
 Omoplates, visage, oeil droit, gauche, fosses lombaires, bras, cuisses.

Médicalement mon interrogatoire était nullissime, mon examen clinique sommaire, mais ce matin là, il me semblait impossible d'être médicale.
par Ephélide publié dans : Galères
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Vendredi 12 janvier 2007
Mercredi matin, réveillée en sueur, une heure avant le déclenchement de mon radio réveil. Je vérifie frénétiquement l'heure, paniquée à l'idée de ne pas l'avoir entendu: Je me suis réveillée de moi même et vu que j'ai une heure de bus pour aller en stage où je suis tenue d'être à 7h50 pétantes, vous comprendrez aisément que je trouve cela anormal.
C'est alors que je me souviens des derniers instants du rêve expliquant mon réveil : un insecte se faisait piétinner, encore et encore. C'était sanglant. J'ai du vaguement m'identifier à la chose, d'où le réveil.

Je suis pas très forte en interprétation psychanalytique de rêves, mais je subbodore que ça a un lien avec GC. Godeffroy le Cyclothymique, aka Gros Cinglé, mais ça marche avec plein d'autres trucs pas aimables.

Une de mes grandes activités en stage, (ça aide à oublier le gros sentiment de honte vis à vis des patients ressenti pendant la visite où aucun chir ne leur parle vraiment) est d'imaginer les différentes réponses possibles à cet abruti.
Qui toutes, à mon avis, le mèneraient à la crise d'apoplexie, ce qui ajoute de l'intérêt au jeu

[sursaut d'orgueil] : Ah ouais ? ah ouais le gros ? Ce que tu ne sais pas c'est qu'un jour je serai chirurgienne, bien meilleure que toi, je dirigerais un service, et tu te traîneras à mes pieds pour récolter les miettes de mon savoir.
(sauf que je ne veux pas être chir)

[placide] : Hein ? Pardon ? J'ai mal compris ce que vous avez dit. Pourriez vous répêter plus doucement, en articulant bien je vous prie ?

[la compréhensive] : Vous avez des problèmes relationnels avec les femmes ? Vous voulez en parler ? Calmez vous. lààà, lààà, respirez un grand coup. Leentement. Leeeeeeeentement. Calez vous sur ma respiration. Allez, ensemble, on inspire. Mais enfin calmez vous. Retirez les mains de mon cou. RETIREZ LES. Non. Serrer n'est pas une solution. Vraiment pas. vraim...

[la condescendante] : Ecoutez, je comprends que vous vous sentiez menacé par ma beauté, mon intelligence clinique et mon sens inné du relationnel avec mes patients. C'est humain, et la plupart des gens ressentent ça en ma présence. Il n'y a pas que quoi avoir honte. Mais quand même, cessez de crier.

[curieuse] : Vous êtes sûr que c'est absolument normal votre veine qui palpite, là, sur le front ?

[admirative] : Vous savez, avec un coffre pareil, vous auriez dû être chanteur. Si je vous laisse le numéro de ma grand mère qui cherche des voix graves pour sa chorale, vous me promettez de l'appeller ?

[concernée] : Vous devriez faire une pause de temps en temps, sinon vous n'aurez plus de voix demain. Et vous devriez trouver un exutoire plus sain à votre agressivité.

[consciencieuse] : Ne pas sourire, dites vous ? Noté. Mais me moquer des petites vieilles devant elles, comme vous ? Oui, ça c'est ok ? oh. Je suis loin de saisir toutes les subtilités, hein, j'ai encore du boulot.

[informative] : Vous savez si vous avez des problèmes pour.. euh, enfin, si vous... Ya pas de honte hein, faut pas rester comme ça, tout frustré. Le viagra, c'est pas pour les chiens.

[logique] : Si je suis une sous-merde, j'en conclus que vous êtes...
(non rassurez vous il ne m'a pas encore appellée ainsi, mais son comportement est plutôt clair. Quoique je dois également avoir un petit côté clebs, car quand il est content il adoore nous tapoter le dos (voire la tête) en disant "c'est bien". Je ne plaisante pas)

[médicale] : En un sens vous avez raison d'évacuer tout ce stress, ça vous évite peut être des TFI ou un infarctus, mais je doute que ce soit très bon pour mon audition. Puis je compter une diminution de mon audiogramme comme Maladie Professionnelle ?

[psy] : Etes vous sûr d'avoir réglé tous vos conflits oedipiens avec votre maman ? Parce que votre acharnement sur les plus faibles, de préférence les filles, ça a de quoi étonner hein.

Voyez à quoi j'en suis réduite.

En tout cas je connais peu de gens à être parvenus à se décrédibiliser aussi totalement et rapidement à mes yeux. Vraiment très peu.

Je parlerai de choses intéressantes un autre jour. (Comme le manque de communication chir/patients, la mauvaise gestion du côté "médical" (et non chir) des patients, la honte de la visite, parfois..). Mais ce soir, rien à dire d'intéressant.
par Ephélide publié dans : Galères
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Vendredi 5 janvier 2007
Voilà une semaine j'étais satisfaite du changement de mon terrain de stage : En effet je suis, depuis le 2 janvier au matin en stage dans un service de Chirurgie. Orthopédique pour être précis. C'était avant de commencer ce stage.
Où j'allais avec un à priori plutôt positif, essayant bravement de mettre de côté les clichés de ces gros salauds de chirurgiens. Ceux que j'avais (occasionnellement) côtoyés pendant mon stage précédent ne paraissaient après tout pas si terribles
. Cet enthousiasme aveugle fut vite douché, croyez moi, par la rencontre avec mon CCA. Avant que je vous explique ces menus détails qui font le charme du quotidien de l'externe en chir, laissez moi vous présenter mon nouveau CCA (Chef de Clinique Assistant, en gros un jeune médecin responsable également de l'enseignement aux internes et, pour mon malheur, aux externes).


Physiquement (oui je commence toujours par les attaques physiques, c'est gratuit et ça fait du bien), il a la coupe de cheveux et le profil de Godefroy le Hardy. J’ai sans cesse la vague impression qu’il va se mettre à hurler « Montjoie ! Saint Denis ! », et nous exhorter à charger les Sarazins.
Si seulement.


C’est un nerveux, un colérique, un impulsif
.
Je crois que la meilleure illustration est ce qui s'est passé mercredi matin.

Monsieur semblait de mauvais poil. Moi et mon coexterne avions assistés médusés à une engueulade en règle de l'interne sortant de garde, au terme de laquelle il apparut que l'interne n'était aucunement en tort.


C'est la visite. On entre dans la chambre d’un patient. Je souris. Une combinaison de réflexe pavlovien en accompagnement de mon « bonjour », mon naturel plutôt souriant, et aussi parce que le CCA venait de fourrer dans la main de mon co-stagiaire tous les papiers qu’il tenait, sans un mot, dans le plus pur style « tiens, esclave. » qu'il pratiquait depuis le début de la visite (mon co-stagiaire lui ayant servit de porte-stétho, etc, sans un mot de remerciement à son égard). J’affiche donc un quart de sourire.
Et c’est le drame, si vous me pardonnez cette formule trop usée.
Godefroy se retourne vers moi, me regarde comme si je venais de lui pisser dans ses poches de blouse, et a un geste vers la porte restée entrebaillée. Me méprenant sur ses intentions j’esquisse un geste pour la fermer complètement.
Ah, tiens, Non, ce n'était pas ça, de toute évidence.
Il s’abat sur moi,
tel la vérole sur le bas clergé, le visage furibard. D’une main ferme, il me chope le bras, m’emmène hors de la chambre, ferme la porte et à ma plus totale surprise, j’essuie la plus monstrueuse gueulante que j’aie jamais eue à encaisser à l’hôpital.
En fait la seule. Et sans doute la plus méprisante, jamais subie, tout court.

Totalement prise au dépourvu, j’expérimente un nouveau rôle pour moi : le Punching Ball humain.
Il m’assène « J’ai remarqué que tu riais et souriais beaucoup. C’est lamentable. On fait un métier sérieux, si tu ne comprends pas ça, change tout de suite de métier» etc etc (Authentique)

Avec le volume sonore d’un entraîneur de Rugby appelant son milieu de terrain depuis le banc de touche et l’agressivité d’un pitbull, il tacle directement les tibias de ma vocation médicale.  Il me broie le bras (sa main fait aisément le tour de mon biceps), et à son ton, j’ai le sentiment d’être une trace de merde de chien écrasée sous sa semelle.

Il voudrait me déstabiliser gratuitement qu’il ne s’y prendrait pas autrement.


Je dois avouer avoir été tellement surprise par la violence de sa diatribe, que, durant ¼ de seconde, j’ai eu peur de me pisser dessus.
Au sens propre du terme.
D’autres auraient eut une réaction d’orgueil, auraient protesté,  (Une réponse valable mais hasardeuse eut été « écoute connard, t'as le droit d'être énervé, mais moi j’y suis pour rien, hein, et sourire en disant bonjour n’est pas encore un crime… Par ailleurs, parler à ton malade de la sévérité de son état c’est bien, le faire avec ménagement, c’est mieux »). Mais non, moi, je reste abasourdie et mobilise l’ensemble mes facultés intellectuelles pour faire ce qu’un gosse de maternelle accomplit au quotidien sans y penser : contrôler mes sphincters.
Cela en dit long sur ma Grande Classe, et mon côté Glamour.

L’avantage étant que je me suis alors tellement concentrée sur mes sphincters qu’une partie de la violence de la chose m’est passée à côté.


Ce qui en dit long sur Sa grande classe étant ces  faits :

- Il mesure 20cm, pèse 30kg, a 15ans de plus que moi, et a, à la fois un ascendant hiérarchique et pédagogique sur moi. J'étais ce matin là, probablement la personne la plus vulnérable : la plus jeune, externe, et par-dessus seule représentante du sexe féminin de l’équipe médicale. Et sur qui choisit il de se passer les nerfs ?
Moi. Comme je suis surprise.
Il n'aurait jamais fait l’erreur de se mettre à dos, volontairement, une infirmière ou AideSoignante. Elles sont indispensables aux soins de suite et le maintient d'une relative bonne ambiance inter équipes méd/paramed est indispensable. Ca s'appelle des intérêts bien compris.
Par contre, moi, une externe, cela n’a aucune conséquence. Mais alors vraiment aucune. Son attitude avec moi peut être méprisable, lamentable, personne ne viendra la remettre en question. D'autant qu'il se complaît dans son rôle de "chir un peu dur avec ses étudiants" (ainsi qu'il se perçoit manifestement), alors mes protestations n'y changeraient rien. J'ai connu des médecins "un peu durs avec les étudiants". La différence fondamentale avec lui étant qu'ils ne confondaient pas dureté pédagogique et attaques personnelles gratuites. Je suis la première à admettre que si je passe une borne un médecin est en droit de me remettre à ma place. Croyez moi, les seules bornes franchies ce matin là n'étaient pas de mon fait.


- Il se comporte aussi comme ça avec ses internes étrangers, profitant de leur français hésitant pour se lancer dans d’homériques gueulantes avant de reconnaître que, peut être, finalement, l’interne n'avait pas tort. Le pire étant que les internes ont intégré ce traitement comme normal. Hier matin, j'ai cru qu'un des internes aller pleurer de joie quand ce CCA lui a dit "c'est bien tu as raison". Il s'est retourné vers nous et nous a dit "c'est la première fois qu'il me dit ça". Cette réplique est particulièrement savoureuse quand on sait que cet interne a commencé son stage voilà deux mois.


- Il a tellement d’empathie qu’il a balancé à un malade (celui auquel j'avais souri) de grandes vérités sur l’état très critique de sa cheville (en substance qu'il risquait de ne plus jamais pouvoir marcher correctement, le monsieur étant jeune et sportif),  avec à peu près autant de ménagement que ma concierge quand elle explique aux souris qu’elles ne peuvent pas vivre dans nos caves (comprennez: à grands coups de Mort au Rats).
Revenant dans la chambre faire l’observation du malade, je ramasse les morceaux. « Dites, il m’a vraiment foutu les jetons votre patron », me dit le malade,
au bord des larmes. Je tourne 7fois ma langue dans ma bouche pour ne pas répondre « oui, à moi aussi il me fait peur ». Cet homme devant se faire opérer l’après midi même, je décide de le laisser dans l’ignorance de quel psychopathe son chirurgien est.

Décidemment, la vie d'externe est un bonheur qui se savoure au quotidien.

par Ephélide publié dans : Galères
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Samedi 30 décembre 2006
Une chose que l'on découvre en travaillant sa sémio et son anat : les médecins fameux dont les noms baptisent les aîles et pavillons de nos hôpitaux ne se privaient pas d'être poètes en nommant les signes cliniques ou syndrômes qu'ils décrivaient.
Enfin, beaucoup assouvissaient avant tout leur mégalomanie et les nommaient d'après eux mêmes,  et c'est ainsi que tu as en toi, lecteur, une bronche parmi tant d'autres, qui au lieu d'être décrite comme ses soeurs par sa position anatomique (genre latéro supérieure gauche), fut baptisée voilà longtemps "Bronche de Nelson", va savoir pourquoi.
Le Nelson en question a probablement décrit cette bronche en particulier, mais personnellement, dire qu'il y a une bronche dans un poumon, sans vouloir paraître mesquine, j'ai du mal à voir l'exploit.
Enfin, passons. Il y a les mégalomanes, donc, et les poètes.

Qui vous décrivent, entre autres, des "yeux en coucher de soleil".
Sans photo à l'appui, l'externe lambda que je suis est perplexe.
L'externe lambda a alors recours a son plus cher ami en matière d'imagerie médicale "Google image". Je ne plaisante pas. Tapez "chancre" dans google image, vous verrez, il y a de l'image de qualité (et de quoi être calmé).
Bref, je tape "yeux en coucher de soleil", et paf, entre autres photos (prévisibles) de... couchers de soleil, je tombe sur les yeux de cocker de Patrick Bruel, qui a manifestement chanté en son temps "coucher de soleil dans tes yeux". D'après mon bouquin, ces fameux yeux... sont le symptôme d'un problème au niveau du cerveau (en très très gros).
No comment.
J'en ris encore.

Tout ça parce que, je ne savais pas comment dire : "j'ai vu mourrir deux personnes cette semaine, une femme vendredi matin, tout est allé très vite, et ce fut sous mes doigts immobiles parce qu'il n'y avait plus rien à tenter; et un homme, très jeune, pour qui tout devait être tenté, qui allait tellement mieux. Mais il a rompu une artère dans ses voies aériennes, hémorragie cataclysmique et, en une minute, il s'est vu mourir sous nos yeux impuissants. Ceux qui savent ce que c'est s'imaginent aisemment l'horreur, les autres ont de la chance". 
Mais, vous voyez, je ne savais pas vraiment quoi dire d'autre, ce soir.
Mon stage là bas s'achève, et c'est tant mieux.
par Ephélide publié dans : Avec la blouse, avec le badge
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