Jeudi 21 décembre 2006
Ma mère fait des flans dégueulasses pour le commun des mortels, sans sucre, "pour finir le lait", comme elle dit. Elle y jette pommes oeufs et farines au jugé. Parfois il dégouline, et parfois il est sec et luit comme du cellophane, mais je l'aime -je n'aime pas les desserts normalement. Et je le mange en tapant ceci, libre à vous d'y voir un parallèle.

Dimanche soir dernier, garde dans une autre réa, "une vraie", serai je tentée de préciser, en tout cas pas dans ce fameux centre contre le cancer. Pathologies plus aiguës, plus communes, plus variées, patients aux histoires radicalement différentes.

Me voilà dans la chambre de cet homme, il a une trentaine d'années, à moitié paralysé, encore, mais une patate d'enfer, là depuis une vingtaine de jours, il appelle le chef de clinique par son prénom et lui emprunte ses bds. Le chouchou de tous, me confie l'interne alors que, à l'extérieur de la chambre, je lui demande à voix basse, pourquoi est il là ?
Maladie de pas super pronostic, tu perdras lentement contrôle et mourras jeune, camarade.
Sur le mur en face de son lit, le panneau velleda magnetique où on accroche les résultats d'examens et autres feuilles de températures, est à moitié dégagé de nos papiers barbares pour laisser place à de grandes photos de sa fille, bébé à l'oeil étonné d'une dizaine de mois.
Son volontarisme et son sourire me serrent le coeur, tu iras mieux provisoirement, mais bientôt ta fille verra son père dépérir, tu te verras décrépir, conscient jusqu'au bout.
Je n'ai pas pitié, j'éxècre pité et commisération, d'ailleurs tu n'attends pas ça de nous, et elles sont mauvaises conseillères et infectes de bons sentiments très mal placés, mais tout de même.
Le coeur serré. Tout cela ne devrait pas planer sur vous.

L'équipe infirmière, majoritairement masculine, de ce soir chahute, je suis baptisée à grands coups de d'antiseptiques colorés, ils jouent les innocents je me venge et finis avec du yaourt dans le dos.
File sous la douche avant de croiser une famille, et change mon pyjama.

Amené par le samu, monsieur truc a eu très mal à la tête et a fini par perdre conscience après une phase de paralysie. Sa famille a appelé le samu, passage aux urgences d'un autre hôpital il est récusé de neurochir, avant d'atterir dans notre réa. Au scan son tronc cérébral était noyé de sang.
Il était bien portant et n'avait aucun antécédent, rien de rien, même pas du cholestérol, 69 ans et il est mort comme une lampe claque, sans s'être vu partir.
Sa famille est pour, et même à son âge c'est possible, alors ses reins aideront deux malades, au moins.


L'hôpital me hante, non pas comme ces clichés de cinéma, (je ne m'effondre pas en pleurant en hurlant contre cette chienne de vie (sauf une fois mais c'était différent), je dors la nuit, je ris, sors, mange, bois et fume parfois), mais comme un parfum de pourriture insidieux, qui corrompt chaque instant si je n'y prends garde. 
Cinéma, je regardais audrey tautou fumer ses longues clopes, pseudo femme fatale de film en noir et blanc, en s'envoyant du champagne, et tout ce que j'ai pensé, c'est "ma vieille, fais gaffe au cancer de la gorge". Super.
par Ephélide publié dans : Avec la blouse, avec le badge
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Samedi 16 décembre 2006
La question du moment, qui divise l'amphi, crée des clans, réveille de vieilles animosités, n'est pas qui va prendre la garde du 31 décebre et du 24 au soir et du 25 journée, non, cette question là s'est reglée dans le sang il y a déjà trois mois, mais bien le dilemme de l'étudiant en médecine français qui prépare l'internat :

Dois je prendre une Conf ? Et si oui, laquelle ? Hippoptome, Hermetique, ou Emirat (comme nous surnommerons ici pour ne pas leur faire de leur pub les principales parisiennes).

Lecteur, je te sens déçu. C'est que tu ne saisis pas tout l'enjeu de la question. Petit rappel, pour les non initiés (bénis soient ils), les autres pouvant sauter les paragraphes à venir.

Les études de médecine Française ont ce charme particulier d'être sanctionnées par deux grands concours. Schématiquement, un pour y entrer, et un pour en sortir.
En fin de première année, entre 1/6 et 1/10 de la promo seulement (en fonction des facs, des quotas, du nombre d'inscrits etc), sont autorisés à passer en deuxième année. C'est le fameux Numérus Clausus, dont le gouvernement nous anonce régulièrement des hausses spectaculaires, annonce particulièrement drôle à entendre quand on comprend ensuite que cette hausse sera étalée sur 6ans donc que l'augmentation annuelle sera la même que celle des 10 dernières années.
Et le concours de l'internat, bien sûr  (Enfin, "Epreuves Nationnale Classante", comme il faut maintenant l'appeller), que nous devons tous passer en fin de 6ème année et à l'issue duquel un classement de tous les candidats est établi. Ensuite le plus ou moins heureux lauréat choisi dans un vaste panel de spécialités (de médecine générale à radiologue en passant par chir, spé medicales etc...), en fonction de son ordre de classement, et passe du statut d'externe, au très envié (c'est à dire très envié par les étudiants des 6années précédentes) statut d'interne. Le nombre de postes offert par villes étant limités, tu as compris lecteur qu'il vaut mieux être bien classé pour pouvoir choisir de faire la spé qu'on veut dans la ville qu'on veut.

Inutile de vous le dire, tout cela est quelque peu anxiogène. Et c'est là qu'interviennent les prépas privées (pour la première année), et les conf (pour l'internat).


La conf, koikesse ?
En gros, c'est un organisme privé, qui paye de jeunes internes ou chefsde clinique pour venir donner des conférences à des externes de 5ème et 6ème année sur leur spécialité, afin de réviser au mieux et le plus intensément possible l'internat. (cette affirmation étant à prendre avec tout le recul nécessaire).

Et au final c'est la grande hypocrisie du système universitaire médical. Alors que nous sommes tous tenus de passer les mêmes épreuves, nous n'y sommes absolument pas préparés de la même façon. Quand certaines facs de certaines pratiquent des politiques ultra volontaristes organisant avec leur propre personnel enseignant des confs n'ayant rien à envier aux privées, mais... gratuites... D'autres, comme la mienne, en sont encore à mouliner dans le vide en déplorant que nous ne venions pas en cours (non adaptés aux épreuves) et se contentant de vouloir durcir les partiels afin de nous inciter à travailler. Super. Sauf que préparer une épreuve de partiel pour un prof dont on connait les marottes n'a rien à voir avec préparer l'internat.
Débrouillez vous, et roulez jeunesse. Mais ne faites pas honte à votre fac et soyez bien classés, que diable.

Le 4ème année donc, s'il veut avoir un minimum de choix pour son avenir professionel tire vite la conclusion suivante "il va falloir que je m'inscrive à une conf".
Et décembre est pile la saison où, en même temps que les décos kitsh de Noël, fleurissent sur
les murs de nos facs des posters publicitaires nous expliquant comment nous inscrire à la conf Hippopotame, Hermétique etc... C'est à dire, bien souvent, sans tellement plus d'explications : "Ne réfléchis pas trop et envoie nous un chèque de préinscription, qui te donnera le droit de recevoir un dossier avec le décompte du gros chèque d'inscription que tu devras ensuite renvoyer".

Et la cerise pourrie sur ce gâteau d'hypocrisie est que certaines facs préparant mal leurs étudiants vont jusqu'à cautionner (voire inciter) de facto ce système assez gerbant : beaucoup de conf' (payantes donc) ont lieu dans des locaux prêtés (loués ?) par des facultés (pas la mienne, mais plusieurs parisiennes).

Au pays des %ù@!*, certains doyens sont les rois.

En résumé, et pour citer un des médecins de mon service "on l'a dans le fion bien profiond".

Et si ces boites privées sont aussi désinvoltes quant à l'information de leurs futurs étudiants, c'est qu'elles ont compris une chose essentielle : beaucoup d'étudiants sont prêts à tout pour s'y inscrire. Et c'est assez drôle (un publicitaire devrait étudier la chose), parce que c'est le genre de phénomène qui s'auto entretient parmi nous. Dès la deuxième année tu es au courant de l'existence de ces confs et tu as bien souvent ton avis sur la question (en faire ou pas ?), et en quatrième, quand l'heure est venue de s'inscrire, le phénomène atteint son acmé, les étudiants arrivant à débattre réellement interminablement sur les deux grandes questions "S'inscrire ou non", "à Hermétique ou à Emirat" ?

Le plus comique étant que grosso modo, ces conf se valent (il arrive qu'un conférencier fasse des cours dans les deux ai je entendu dire), et que vu la pauvreté des information données par ces boites, les débats, et la prise de décision se basent sur des trucs aussi débiles (et je pèse mes mots), que "quels soirs de la semaine cela va t il être ?", "est ce que duchmoll y va parce que je ne l'aime pas et j'ai pas envie de la voir en conf ?", et surtout "le cinquième année avec qui je suis en stage est à emirat et en dit beaucoup de bien", ce à quoi quelqu'un répond immanquablement "oui mais celle avec qui je suis en stage a dit que Hermétique était bien aussi".
Les mêmes arguments étant repris en boucle, et le nombre de conneries prononcées et d'affirmations non vérifiées élevées au rang de parole d'évangile est impressionnant.

C'est à peu près du niveau de la discussion politique avec Robert, rencontré dans un bar un vendredi soir, qui après deux vodkas te confie avec acuité et fulgurance sa vision du monde et de la politique telle qu'elle devrait être. Mais sans la fumée de cigarette.

La pub des confs : le buzz élevé au rang d'art.

Le plus frustrant étant que comme tout est basé sur la rumeur, le on-dit et des avis subjectifs, chaque fois que l'on pense avoir pris une décision sur ces critères débiles, on est satisfait et on retombe dans le panneau : On engage la discussion sur le sujet avec quelqu'un, et on la finit plus embrouillé qu'on ne l'avait commencée.
Pouf, retour à la case départ, sans toucher 20 000 francs, mais en s'apprêtant à débourser 400 € (minimum) par semestre, sans trop encore savoir à qui les donner.

Bref, cela vire à la tragédie grecque, entre les farouches opposants (les plus intègres d'entre nous, mais les moins nombreux) à la chose, les poules mouillées qui, comme moi, cèdent à la pression à contre coeur et vont s'inscrire par peur de ne pas réussir à se préparer tout seul à l'internat ; et ceux qui de toute façon ne voient pas où est le problème.
Et au sein de groupes d'amis la division règne entre ceux qui ont choisi l'une ou l'autre, chacun étant évidemment intimement persuadé d'avoir fait le meilleur choix. Ou alors le groupe d'ami essayant de se mettre d'accord pour aller à la même tous ensemble, donnant lieu à d'interminables tractations.

Assez intéressant à regarder sur le plan comique, mais éminement stupide.

Apparement, on n'a rien de mieux à faire.
par Ephélide publié dans : Galères
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Samedi 2 décembre 2006
Quand on commence à faire des stages, à aborder tout ça on se jure à soi même et au monde entier, jamais je ne serai un de ces monstres d'insensibilité.  Jamais.

La semaine dernière, c'est un rêve qui m'a secouée le vendredi matin, bien avant mon radio-réveil.
Les temps y étaient troubles, et je croyais aider des gens, mais en réalité je les tirais vers un autre enfer.
A un moment j'ai choisi de fuir et de laisser tomber, par peur, pour moi -l'affaire était dangereuse voyez vous-, et aussi parce que je ne voulais pas choisir entre ne rien tenter et les laisser périr ou faire quelque chose et les précipiter dans quelque chose de pire. (soit dit en passant c'est tellement mégalo que c'en est pitoyable). Ma lâcheté ressort la nuit.
Mais au final, les évènements me rattrapaient jusque chez moi. Et me réveillaient.


Le matin précédant cette nuit, au saut du lit de garde, j'ai vu un mort. On a bipé le sénior que je doublais, et je suis allée avec lui dans le service qui le réclamait. A moitiée réveillée, je n'avais pas compris ce dont il s'agissait. Quand je suis entrée dans la chambre, je suis tombée sur le corps. Il était mort à n'en pas douter et il n'avait rien à faire, pas même à tenter.
La propreté de la chambre, son lit défait à l'arrière plan et sa veste de pyjama déboutonnée rendaient la scène indécente de banalité.

J'ai aidé les infirmières à le mettre sur son lit, il pesait une tonne et me glissait des mains. Et j'avais beau chercher, je ne ressentais rien.
par Ephélide publié dans : Avec la blouse, avec le badge
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Vendredi 24 novembre 2006


Comme on a tous besoin de rire un coup, voici mon premier bullettin de salaire. Ceux qui ont de bons yeux constateront par eux même la magnanimité de l'hôpital. 97,67centimes. Je crois ce sont les 67 centimes qui me font le plus rire. Quelle générosité.
Ces même pourront constater que ce n'est pas en représailles suite à un absentéisme de ma part puisqu'on constate bien que j'ai travaillé 86,67 heures (mensuelles, hein).
Quant à mes gardes, elles seront payées avec un mois de retard. Eh oui, c'est comme ça.

Juste pour le plaisir de râler, en dessous, une partie de  ma carte d'étudiante. Avec les frais de scolarité :
Alors je sais que ça peut paraître peu par rapport à d'autres en France (et à l'étranger n'en parlons pas) mais c'est parce que je ne paye pas la sécu (que je paye sur mon salaire en fait).
Bref, je commencerait à faire du bénéfice en février. Enfin en janvier peut être, si mes gardes (à 20€ la nuit) me sont versées.



A noël, mes amis auront des sablés et des cookies. Fait avec les ingrédients pris dans le placard maternel.


par Ephélide publié dans : Lexique
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Mardi 21 novembre 2006
[moi] "Oui, bonjour c'est l'externe de la réa, j'appelle pour Mr Truc, il a une irm ce matin à l'heure à laquelle il devait venir chez vous... Pourriez vous me proposer une autre date pour son autopsie ?"

[interlocuteur, mort de rire] : Comme vous y allez, laissez nous faire sa biopsie d'abord.

[moi] ...

(in petto : oh merde non, j'ai pas dit ça, non non, j'ai pas pas dit ça, ouf, la porte de la chambre est fermée il n'a pas pu entendre).


[à mes co externes] : les filles, j'ai la vague impression que ce stage commence à atteindre mon optimisme naturel...
par Ephélide publié dans : Galères
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