Vendredi 24 novembre 2006
Comme on a tous besoin de rire un coup, voici mon premier bullettin de salaire. Ceux qui ont de bons yeux constateront par eux même la magnanimité de l'hôpital. 97,67centimes. Je crois ce sont les 67 centimes qui me font le plus rire. Quelle générosité.
Ces même pourront constater que ce n'est pas en représailles suite à un absentéisme de ma part puisqu'on constate bien que j'ai travaillé 86,67 heures (mensuelles, hein).
Quant à mes gardes, elles seront payées avec un mois de retard. Eh oui, c'est comme ça.
Juste pour le plaisir de râler, en dessous, une partie de ma carte d'étudiante. Avec les frais de scolarité :
Alors je sais que ça peut paraître peu par rapport à d'autres en France (et à l'étranger n'en parlons pas) mais c'est parce que je ne paye pas la sécu (que je paye sur mon salaire en fait).
Bref, je commencerait à faire du bénéfice en février. Enfin en janvier peut être, si mes gardes (à 20€ la nuit) me sont versées.
A noël, mes amis auront des sablés et des cookies. Fait avec les ingrédients pris dans le placard maternel.
Par Ephélide
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Vendredi 17 novembre 2006
Hier soir, au début de ma garde, mon sénior m'a dit très clairement, que madame Unetelle allait très probablement mourrir dans les heures à venir. Son petit fils venait de repartir, ses enfants arrivaient un par un. Nous avions désactivé les alarmes des machines, et depuis le poste de soin situé à côté de la chambre, ouvrant de temps en temps les stores nous permettant de voir à l'intérieur, nous étions là. Je relisais le dossier de mes patients, tentait de récupérer leurs derniers examens, ou j'accompagnais mon sénior dans le tour du service d'avant la nuit, le check up pour voir qui allait bien ou pas, mais nous n'étions pas loin.
Et je dois avouer que, ce faisant, une part de moi attendait avec une immense curiosité cet instant où tout s'arrêterait. J'ai honte de l'écrire, mais c'est vrai. Déformation étudiante, sans doute, fascination morbide aussi, probablement. Bien sûr j'étais immensément émue par la détresse de son fils, qu'on a entendu s'effondrer de l'autre côté de la cloison. Tout le monde l'était, et l'ambiance balançait, entre tristesse et déconnade silencieuse.
Mais quelque chose en moi en revenait toujours à elle, si proche, son coeur qui s'arrêterait bientôt, et, finalement, cet immense mystère qui s'abatterait si près. Parce que ce serait la première fois que j'en serai le témoin direct. On a les rites de passage qu'on peut (ou qu'on mérite)
A mi chemin entre une vision trop technique et trop romancée de la mort, j'attendais.
Mais ce qu'il y a de bien avec la médecine, c'est que lorsqu'on s'égare un peu, on peut toujours compter sur elle pour vous balancer une grande claque en pleine face.
Un médecin, venu d'un autre étage, venu pour discuter de deux cas, particulièrement difficilles, des décisions de ne pas aller plus loin, d'arrêter des traitements, parce que plus d'espoir. En salle de repos avec ce médecin et mon sénior, je m'efforcais de me concentrer pour comprendre les traitements très techniques décrits quand tout à coup le nom du jeune homme dont nous parlions fut prononcé.
Ce jeune homme a vingt ans et va mourrir, très bientôt, quelques étages au dessus de mon service, après 3 ans de lutte (dont seulement une vraie année de répit). Le médecin nous décrivait la chose (car on aime confronter ce genre de décisions à l'avis des autres), expliquant le pronostic effroyable et la volonté commune à lui, sa famille et les soignants, de ne pas en faire plus.
Et son nom a soudain explosé.
J'ai balbutié "je le connais". Ce qui était un euphémisme pour dire "J'ai fait toute ma scolarité, depuis les premières classes du primaire, jusqu'au lycée, quand il a arrêté pour se faire soigner, avec lui. Sans qu'il soit mon meilleur ami nous faisions partie du même groupe forgé par les habitudes et les affinités. Et merde, je croyais, nous croyions tous qu'il était guéri. Nous n'étions plus proches, mais il est dans mes souvenirs, une part inamovible de mon enfance et de mon adolescence, de ce patchwork de souvenirs de soirées, de cinémas, de mots passés en cours et de profs honnis de concert."
On a une vingtaine de jours de différence, mais je serais probablement la seule à fêter mes 21 ans le mois prochain.
Et merde.
J'ai attendu une heure, d'avoir une occasion de m'eclipser. Je suis allée dans les vestiaires et ait craqué un bon et grand coup. Nécessaire pour ne pas le faire plus tard, nécessaire pour ne pas montrer un visage décomposé à une famille ayant besoin de tout sauf de ça.
La fascination avait volé en éclats et seule l'infinie tristesse subsistait. C'est impressionant la dernière respiration de quelqu'un et le silence qui suit, seule preuve que tout a changé quand rien n'est différent.
Une patiente a été admise à notre étage peu de temps après, avec elle, les sourires et les blagues revenaient pour la rassurer, j'ai entrepris ce si gratifiant boulot d'externe consistant à éplucher le dossier (en désordre) pour en tirer l'essentiel et résumer la situation. Je l'examinais et le semblant de contrôle que nous avions de la situation m'a réconforté, les choses rentraient dans les normes, je me sentais bien soudainement.
J'ai passé 4heures dans la chambre de garde cette nuit là, mais n'ai dormi guère plus de deux.
Paris brillait au loin.
Merde.
[promis, les prochains articles seront plus gais]
Par Ephélide
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Vendredi 29 septembre 2006
Tout d'abord, la question que tout le monde se pose. "Qu'est ce qu'un externe ?".
Non, ce n'est pas quelqu'un qui rentre chez lui pour manger. Enfin si, mais pas dans ce contexte. Proposition suivante ?
Non, non plus, ce n'est pas quelqu'un qui n'a rien à faire là (quoique). D'autres volontaires ? Non ?
Un externe c'est le degré zéro de la hiérarchie hospitalo-universitaire.
Certes, il y a le stagiaire en -1, mais le stagiaire, en général, c'est un peu le comme le cousin Gontrand qui a été bercé trop près du mur, et à qui on en veut pas d'être un peu lent. On le laisse dans son coin, on le surnomme affectueusement "thrombus de couloir", et de temps en temps on lui jette un os "va accompagner Untel pour ausculter monsieur Machin". Ou "vas y écoute et dis moi ce que tu entends".
Il a passé son concours, il a un stétho dans la poche et ça suffit à son bonheur. Il parade dans sa blouse blanche, qu'il garde pour aller chercher un café à la cafèt de l'hosto, à moitié pour la frime à moitié pour bénéficier du prix réduit "personnel de l'ap hp" sans avoir à le mendier ("au fait je suis étudiant, puis je avoir le tarif réduit ?"). Quand il est en groupe, dans les transports ou hors de son CHU il fait souvent ce que font tous les kékés, à savoir : parler ostensiblement de ses études et de ses stages en espérant (plus ou moins consciemment) impressionner les gens autour. C'est lamentable, oui. A sa décharge il en a bavé pour en arriver là. Et ça lui passera. Ou bien il finira chirurgien esthétique, à voir.
Un externe est légèrement plus avancé que le stagiaire, mais uniquement parce qu'il a un an de plus. Et cette année de plus ne lui apporte pas grand chose. Sauf des ennuis. Et l'incroyable chance d'approcher un peu du métier qu'il veut faire, oui, aussi, mais des ennuis, surtout. Il arrête vite de parader. Surtout si vous le saisissez au saut du lit à 3h du mat' alors qu'il a fermé les yeux depuis 10min et qu'on le bippe parce qu'un crétin bourré qui a donné un coup de poing dans une vitre se pointe aux urgences. Vous verrez il fait moins le fier.
Donc, du jour au lendemain, ou, plus exactement, après 3 mois de vacances, notre externe quitte la douce vie de 3ème année et se retrouve propulsé dans la délicate situation suivante :
1) Il est censé savoir quelque chose. On attend de lui qu'il sache répondre à certaines questions, même abruptes, même sur une matière qu'il n'a jamais étudié.
2) Il est censé savoir ausculter un patient. En général c'est lors du premier examen en solo qu'il se rend compte qu'il n'aurait pas du dire "mais oui je l'entends le souffle au coeur" en prenant un air inspiré toutes les fois qu'on lui en faisait écouter un, au temps béni où il était stagiaire (et qu'un médecin sympa daignait s'occuper de lui), alors qu'il n'entendait rien d'autre qu'un bruit de coeur. (depuis ce jour lui a reéssayé sur lui. Il est persuadé d'avoir un souffle au coeur, maintenant, mais ne sait toujours pas en reconnaître un).
A l'époque il avait peur de passer pour un con. C'est maintenant qu'il se rend compte qu'il en est un.
3) Il est devenu un défouloir universel. Tout le monde, de l'infirmière au chef de service, en passant par la secrétaire médicale, peut s'en servir. Il y met du sien aussi, c'est un boulet, il faut le reconnaitre. Il n'y a guère que le stagiaire qui aie du respect pour lui, mais en général, ça ne dure pas, car c'est uniquement l'effet de l'aveuglement produit par ce titre un peu pompeux "externe".
A sa décharge imaginez que l'on vous ai enseigné la théorie de la conduite (genre comment appuyer sur les pédales et tourner le volant), puis lâché au volant d'un camion, en plein Paris (que vous ne connaissez pas) avec pour mission de retrouver votre chemin vers votre Creuse natale. Vous imaginez ? Voilà, c'est à peu près la même sensation.
Bref, dossier mal rangé, exams à aller chercher, mal rédigé, trop rapide, trop ceci et pas assez cela ? Cherchez celui qui a l'air égaré au dessus de sa blouse blanche, c'est lui. Allez y, criez.
4) Il est censé pouvoir faire des gardes et ça... Ca ça mérite un article à soi tout seul. Patience.
A ne pas confondre avec un Interne. (qui, non, n'est pas quelqu'un qui vit mange et dort à l'hôpital (quoique)
Un interne c'est le "grade" au dessus. Encore étudiant, mais surtout, presque médecin, avant tout. Beaucoup plus de responsabilités, encore beaucoup de choses à apprendre, une certaine expérience et un certain savoir (ou un savoir certain ?) malgré tout.
Il a passé l'internat, il "respire" enfin, déjà ça derrière lui. (Ca, c'est fait.). En même temps, "respirer" dans son cas, ça veut dire travailler à plein temps à l'hôpital, selon des horaires plus ou moins impossibles (version "bienvenue au pays où l'on ne dort jamais" pour la pediatrie par exemple).
Il a les yeux cernés et de la barbe, sauf les filles qui mettent de l'anticernes.
Mais c'est souvent valable pour les externes aussi. Surtout en 6ème année (mais on les croise moins ceux là, parce qu'ils vivent dans les bibliothèques universitaires).
Ensuite, petit guide pratique :
Comment communiquer avec un externe ?
Voilà. Vous avez un spécimen face à vous. Vous l'avez rencontré dans un de ses hasard que crée la vie, soirée, ami d'amis etc... On vous a présentés, il y a un silence qui va finir par devenir embarassant si vous ne vous mettez pas à parler. Que dire ?
Il faut savoir que l'externe est à la médecine ce que le Geek est à l'informatique. Il est monomaniaque. Si vous arrivez à le lancer sur un de ses stages, vous êtes sauvé, le silence sera rompu.
Par contre ne demandez pas à un externe "et tu feras quoi comme spé plus tard ?" Non. Non. non non et trois fois non. C'est agaçant cette question. On choisit sa spé à l'issu d'un concours nationnal qui se prépare longtemps et qui est sans merci. On ne fait pas toujours ce qu'on veut. Ca fait peur d'y penser.
Utilisez un moyen détourné : "Et t'es où en stage en ce moment ?" ou "Quel a été ton stage préféré ?". Voilà, c'est mieux. C'est un terrain neutre et les stages fourmillent de trucs inintéressants à raconter.
Ne posez pas non plus à un externe des questions dégueu pour ensuite faire "Oah arrête t'es crade."
Vous voulez une description de dissection ? Vous voulez savoir ce qui se passe dans un bloc ? Ce qu'on a vu de pire ? Vous venez d'ouvrir une porte qu'en général on garde fermée eut égard à la sensibilité des autres. Assumez.
Par Ephélide
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