Je te sens dubitatif devant ce titre, lecteur, alors je reprends du début, et pour ta gouverne.
Tu n'es pas sans savoir, lecteur, qu'un externe aime les rites initiatiques. La première dissection, le premier mort, les premiers points de suture, le premier bloc etc.
Il y a une étape par laquelle passe un jour, dit on, tout le personnel de santé. Voir plusieurs jours, si l'on est pas doué ou particulièrement exposé (les chirurgiens, par exemple, avec toutes ces
choses coupantes autour d'eux). Cette étape fréquente à défaut d'être obligatoire, c'est l'AES. Elle arrive systématiquement le jour où vous avez merdé sur vos consignes de sécurité, où, pour une
fois, vous avez la flemme de rechanger l'aiguille avant de repiquer votre patient, ou que vous ne vous en êtes pas débarrassés tout de suite dans la boite idoine.
Et c'est ainsi que vous vous piquez le doigt en tentant de repiquer votre patient, ou que vous vous retrouvez avec une aiguille souillée plantée dans la pulpe d'un doigt, parce que vous aviez
oublié sa présence sur le plateau à vos côtés.
Car c'est cela qu'on appelle l'Aes un accident -évidement- d'exposition au sang. ou au Sexe, parfois, mais dans ce cas, c'est plus rarement un accident du travail. Au moins dans le corps médical.
Ou alors on s'en vante pas. En tout cas, pas aux urgences, mais plutôt en salle de garde.
Deux cas de figure :
- votre patient ne se sait pas séropo pour une quelconque saloperie à transmission sanguine, on lui fait une prise de sang pour s'en assurer, on vous fait une prise de sang pour la forme, et vous
en êtes quittes pour une légère douleur du doigt pendant quelques jours.
- votre patient se sait séropo le hiv, plus ou moins d'autres charmants virus comme l'hépatite c, ou autres. Ou alors vous le soupçonnez fortement immunodéprimé, et suspectez fortement une telle
atteinte. Vous voilà bien.
Si le premier cas est la parfaite petite baffe qui vous dit "tu recommences plus JAMAIS la connerie d'enlever tes gants avant d'avoir éliminé TOUTES tes aiguilles de ton plateau", la seconde
solution est un parfait exercice pratique d'application de votre cours théorique sur les AES (quoique soit dit en passant, la séronégativité supposée ne dispense pas des premières étapes de
désinfection...)
Vous verdissez, donc. Mais, en même temps, vous vous souvenez de votre cours et vous vous hâtez en conséquence vers un évier et commencez un lavage énergique de votre doigt, pendant que quelqu'un
vous prépare un tube de dakin ou autre désinfectant où votre doigt élira domicile pour les 10 prochaines minutes.
Puis, si le médecin n'a pas été alerté par le remue ménage autour de vous, vous allez le voir, votre doigt faisant trempette, et balbutiez que "euh, excuse moi de te déranger, mais je me suis
planté une aiguille souillée dans le pouce, et mon patient est HIV+".
Croyez moi, ça fait son petit effet.
Vous êtes bon pour vous inscrire comme patient, à l'acceuil des urgences, et soudain, vous voilà happé par cette mécanique un peu folle qu'est l'hôpital, que vous aviez l'habitude de voir
fonctionner de l'intérieur.
Vous vous répêtez en boucle ce que vous avez appris, ce que vous diriez à un patient qui se présenterait devant vous, dans votre situation. Le risque est minime. La blessure est superficielle.
L'aiguille était souillée, certes, mais le risque est minime. Et l'on va tout de suite me donner des médicaments adaptés, et cela va encore diminuer ce risque minime. Ca va aller, ca va aller.
On vous donne un petit kit, spécialement conçu pour ces situations, des sachets plastiques avec des médicaments pour 3jours. Vous voilà donc, devant cette trithérapie, dont vous avez tant entendu
parler.
3, ou 4 cachets, blanc et jaunes, deux fois par jour. Est ce donc tout ? oui, ou à peu près.
C'est tout, et il faut désormais attendre, une attente égayée par des formulaires à remplir, accident du travail, médecine du travail, médecine infectieuse, vous voilà prise en charge et vous allez
passer pas mal de temps à expliquer les mêmes choses, notamment, commment ça s'est passé, en vous mordant les lèvres à chaque fois "qu'est ce que j'ai pu être bête...". Après 48 ou 72h, vous vous
présenterez à une consultation spé de médecine infectieuse pour "réévaluer l'indication de votre traitement".
Cette consultation spécialisé a ceci d'amusant -si on aime l'ironie- qu'elle est faite pour réévaluer la nécessité d'un traitement (on vous a donné des doses pour trois jours en attendant), et vous
rassurer au besoin, mais que bien sûr elle est faite dans un service spécialisé dans la prise en charge HIV. Où est l'amusant ? vous demandez vous... Imaginez donc:
Vous arrivez là bas après 48H-72h, donc, un peu patraque car les premiers effets secondaires se font sentir, en vous répétant je vais bien, tout va bien.
Vous entrez d'un pas décidé dans la salle d'attente, sachant déjà -pour avoir relu votre cours- ce qu'on vous dira : risque faible, mais suffisant pour poursuivre le traitement un mois, avec
surveillance bio régulière, ainsi que des sérologies.
Mais vous n'êtes pas malade, en aucun cas, et ne le serez jamais.
Voilà donc que vous entrez dans la salle d'attente. Vous vous retrouvez soudain cernée de posters sur les associations d'écoute des malades du sida, d'aide aux malades du sida, de lutte contre le
sida. Sur toutes les tables, des dépliants d'information ou associatifs à propos du hiv.
Tout cet environnement ricanant la maladie ayant tendance à interférer avec votre mantra rassurant, vous fermez les yeux, écoutez votre baladeur susurer bouquets de nerfs, et tentez de
rester rationnelle. Comme avant d'entrer, je vais bien tout va bien sauf que vous êtes un peu plus verte.
Il y a aussi une étape amusante, qui vous permet d'exercer vos talents de pédagogue : c'est expliquer à votre famille, qui va vite avoir du mal à ne pas voir, si vous passez plus de 24h en leur
présence, a) les cachets -quoique, c'est dissimulable ; b) votre perte d'appétit, alliée à une étonnante facilité à éliminer par voie rétrograde les aliments ingérés ; c) que vous fatiguez très
vite -après quelque temps de traitement,
c'est expliquer à votre famille donc "je suis sous trithérapie pour un mois, mais c'est pas grave".
Essayez, c'est vraiment drôle.
Au début votre maman vous parlera comme à une agonisante, votre père pâlira, et vous ne préférez ne pas savoir ce qu'en dit votre grand mère, tout ceci n'aidant vraiment pas à être rationnelle soi
même.
Car lui elles et vous même, en dépit de toutes les données objectives, avez du mal à faire taire ce 0,1%. 0,1%, "quasiment" aucun risque, c'est un vide trop lancinant pour être totalement ignoré,
c'est un élancement régulier, comme les premiers jours, lorsque la pulpe de votre doigt vous faisait mal en écrivant, alors que vous aviez oublié -un instant- cette piqûre.
C'est un nid dont la taille varie en fonction de votre humeur, degré de fatigue, moral ; qui ne se referme jamais tout à fait et où se loge l'irrationnel.
Où se loge un fils, frère et oncle, mort, assez peu joliement, en 95. Le lecteur s'il a eu le courage de lire jusqu'ici, devinera aisément de quoi.
Non, lecteur, c'était pas la grippe aviaire.
Bref, contrôle à un mois, que j'ai attendu pour faire ce post -le suspens macabre quand il est à mes dépends ne me plaît guère-, séroneg, et on arrête le traitement.
Ma famille a eu, perceptible depuis son lieu de vacances, même par téléphone interposé, une joie étonnemment explosive pour des gens qui affirmaient suivre mes conseils et "ne pas s'inquiéter".
Quant à moi, un mois de traitement avait finit par rendre le "peut être" inaudible, et cette fin de mois est surtout l'immense satisfaction de
ne plus avoir de médicaments.
L'appétit revient, les nausées s'en vont, je n'aurai plus à m'absenter en catastrophe de la visite pour visiter les toilettes du service* et
revenir l'air de rien, mes quelques kilos abandonnés en route sont en embuscade, j'ai de nouveau le droit -et l'envie- de boire, la fatigue s'estompe et, même, je pars en vacances.
Ende gut, alles gut, comme disent si bien nos amis teutons.
la leçon du jour étant :
Jeune padawan, une aiguille va dans une boîte à aiguille, et pas dans ton doigt.
C'est un rite dont on se passe.
Et mince, je deviens moralisatrice.
*La classe, je sais. Mais à ma décharge, je n'y ai jamais prétendu.
**Je sais ça paraît louche comme marque de bonne santé, mais essayez, pendant un mois post partiel, de sortir fêter vos semi vacances sans boire une goutte, et vous me
comprendrez.
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