Le stagiaire de la rentrée [1/2]

Publié le par Ephélide

En début de mois de septembre, un nouveau type de stagiaire envahit les couloirs de l'ap-hp, j'ai nommé "l'étudiant en médecine fraichement émoulu de son concours, envoyé pour un mois en stage infirmier". En effet, en fin de première année, les heureux lauréats, avant de regagner les bancs d'amphi rébarbatifs et les cours magistraux encore bien théoriques du premier cycle, se voient parachutés dans des services, placés sous la coupe des infirmières et aides soignants pour leur premier contact avec l'hôpital.
Un genre de baptême par immersion totale et brutale, vous passez soudainement de l'équation de Bernouilli à des malades plus ou moins graves, voire plus ou moins vivants, et vous adorez ça.
Vous arrivez un beau matin, persuadé qu'on va vous faire une haie d'honneur, (vous avez réussi un concours, que diable !), et vous vous découvrez ce qui sera un grand principe de votre existence pendant vos stages de deuxième et troisième année : tout le monde s'en fout, et il faut apprendre à frimer dans l'indifférence générale. Les médecins, infirmières, cadres ou même internes, sont tellement habitués à voir défiler des stagiaires en tout genre, que la félicité un peu niaise du stagiaire passe inaperçue. On s'occupe de vous, votre formateur infirmier (je mets le masculin en dépit des statistiques, en hommage à mon formateur de l'époque) vous prend certes en charge, mais non, vous n'êtes pas (à votre vague déception), considéré comme le messie. Autant le dire, ce retour sur terre est éminement bénéfique à votre adaptation présente et future dans les services.
En un mois vous êtes sensé assimiler les techniques de nursing, préparations de perfusions, prises de sang etc.
Je ne me souviens plus avec précision de mes objectifs de stage de l'époque, mais la chose vraiment drôle à savoir c'est que, bien que je n'aie fait qu'une ou deux prise de sang depuis mon stage infirmier, et quelques gaz du sang, j'ai désormais, puisqu'ayant bouclé ma 4e année (non, non, cherchez pas le lien de causalité est inexsitant sauf aux yeux des administrations) le droit d'exercer les fonctions d'infirmière si j'en ai l'envie, ou  plutôt le besoin (détail qui a son importance, une garde en tant qu'infirmière est mieux payée qu'une garde d'interne -alors ne parlons pas des externes).

Mais, qualité méconnue, le stagiaire a également la fonction inestimable de remonter le moral de l'externe à la veille d'entamer sa 5e année en lui rappelant que, oui, en trois ans il a quand même progressé.

Car parfois, oui, il a besoin qu'on le lui rappelle.
99% (chiffre non officiel mais à mon humble avis très pertinent) des externes se sont déjà posé la question « mais que suis-je venu(e) faire dans cette galère ? », ou ne vont pas tarder à se la poser. Le 1% restant y a répondu et a tout arrêté.
Parce que même les plus motivés, même ceux pour qui c’est une vocation, qui ne voulaient entendre parler de rien d'autre que de médecine au sortir du lycée –j’en fais partie- sont assomés par l’externat, à un moment ou à un autre.

L'externat a ceci (entre autres...) de commun avec la folie : la propriété de distordre le temps. Le fameux concours de l'internat (que tout le monde passe désormais), qui paraissait loin l'année dernière encore, avec les trois ans d'externat qui faisaient tampon, paraît désormais, en début de 5e année, tout proche.
A l'inverse le moment où vous serez, enfin, médecin, qui semblait palpable en fin de première année, parce que le concours était presque une fin en lui même et qu'on vous l'avait tellement répété ce joli mensonge "c'est la première année la plus dure" ; ce but donc, vous paraît ne jamais devoir être atteint.
Et voir ses amis ou ses cousins commencer à finir leurs études n'aide pas toujours.

Vous l'aurez compris, la rentrée en 5e année, si ce n'est pas non plus la dépression (on garde ça pour le milieu de l'année), ne se fait pas dans la félicité la plus extrême.
Il y a certes la satisfaction d'avoir un plus vaste choix de stages que l'année précédante, de pouvoir un peu lever le pied sur les gardes, et de doubler son salaire (rires dans l'assistance), mais elle (la vague satisfaction comme l'augmentation de salaire) est vite contrebalancée par le sujet des conférences, (mais ça, ah, ça, c'est un sujet en soi) et donc de l'internat, qui, faut il le rappeler, se rapproche à grands pas.

Le stagiaire est alors du pain béni pour l'externe. Parce qu'à l'occasion, il lui permet de faire ce qu'il adore : briller à peu de frais.
Quoi de plus facile à apprendre à un jeune stagiaire désoeuvré en fin de matinée que la réalisation (je n'ai pas dit la lecture...) d'un ECG, et quoi de plus enthousiaste qu'un deuxième année découvrant l'hôpital après une voire deux années d'attente ?

De plus, contrairement au chef, qui a la facheuse manie de brandir une radio sous le nez de l'externe, (ou un ECG ou un examen complémentaire) en exigeant un diagnostic au quart de tour, les questions du stagiaire sont la simplicité même. Atout précieux, si l'externe répond une ânerie, le stagiaire ne s'en rendra pas compte. Il continuera à regarder son aîné, une expression enthousiaste sur un visage ouvert et affable ; chose plutôt perturbante, pour l'externe qui, après ces mois de stage avec un chef un peu nerveux, a appris lorsque sa réponse lui parait douteuse, à guetter la moindre crispation du pli nasogénien de son interlocuteur (le chef en général), signe immanquable qu'il fait fausse route et qu'il doit se ressaisir au plus vite.

Merci le stagiaire, donc. (notez bien que j'ai là un réflexe égocentrique typiquement externoïde, je n'appréhende le pauvre stagiaire que par ce qu'il est vis à vis de l'externe. Ca manque de classe, tout ça)
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Doc junior 25/08/2015 17:49

Oups, tu parles de moi ou quoi ? Je me suis reconnu toutes les 2 phrases de ce post !
J'avoue que j'étais troop impressionné par l'externe qui m'a apprit à prendre la tensoion, suturer pour de faux ou faire l'examen clinique. Je sais aussi maintenant tout ce qu'il faut au sujet des oedèmes et tout et tout.
D'ailleurs, les infirmière me trouvaient "trop mignon" puisqu' apparemment je devais ressembler à un gosse émerveillé devant un tout nouveau jouet : l'hôpital.

Enfin bref, un des articles que j'ai préféré !

dodo34 21/09/2007 18:15

c'est tout à fait ça!!l'autre jour,alors que j'étais désoeuvré et qu'il me restait du fil après la pose d'une voie jugulaire, j'ai appris à une "stagiaire" à faire des points sur une compresse, je me suis senti fier devant son regard admiratif... si elle savait ;)

Sév 15/09/2007 14:34

Bonne route.