La veille.

Publié le par Ephélide

A ma grande surprise, lors des jours qui ont précédé l'internat, ce n'est pas tant l'angoisse qui dominait en moi, même si elle était là, larvée quelque part, mais un grand sentiment de dégoût et de lassitude.
Le dernier mois de révision, où libérés de nos obligations de stage, nous n'avions pour seule perspective au cours de mornes journées que Réviser, réviser, et encore réviser, de plus en plus erratiquement, de façon de plus en plus compulsive, avait été pour moi particulièrement pénible, et, à mon avis, la quintessence de la "Fausse Bonne Idée".

Ainsi, à la veille de concourir ne restait plus en moi que le sentiment désagréable de ne plus vraiment me reconnaitre.
Un prof nous avait dit, quelques mois plus tôt au cours d'un énième cours de préparation  "C'est vrai que l'on n'en sort pas indemne de ce concours". L'emphase de la formule m'avait faite rire sur le moment, mais il me faut bien admettre qu'il n'avait pas totalement tort. En ces premiers jours de juin je ne me reconnaissais plus et je n'étais pas fière des changements.


Les deux années précédantes, telle la bonne élève que j'ai toujours été, je m'étais suis pliée aux règles du jeu, j'avais fait des pied et des mains, assité à des conférences de préparation, appris des listes par cœur, rédigé des centaines de fiches, consommé un quart de la forêt amazonienne en brouillons de cas cliniques, dans l'unique but de parvenir à « penser concours ».

Penser concours comme me l’enjoignaient conférenciers, professeurs, internes. Penser concours. Mettant peu à peu de côté ma curiosité intellectuelle, me fichant désormais du pourquoi du comment, me contentant d’apprendre les choses réputées utiles.
J'ai élagué mon désir de connaissances, posé des questions de plus en plus ciblées en stage, laissant glisser les détails qui, en deuxième année, exitaient mon intérêt (on s'amuse comme on peut), en décrétant « on s’en fout, ce n’est pas de notre niveau ». J'ai appris des réponses stéréotypées, classées, hiérarchisées. Avec au fond de moi, un grand doute quant à l'utilité réelle de cette façon d'apprendre.

Bref, j'ai tout fait pour devenir une bête à concours, sans réellement parvenir à me fondre dans le moule. Et à la veille de ce foutu internat, je haissais tout bonnement ce que j'étais devenue, car j'aimais à penser que cela n’était pas moi. Mais alors que je critiquais le système m'ayant amenée là, cet élitisme ambiant, je me méprisais plus encore, sachant pertinemment que dans le fond, je m'étais tiré cette balle dans le pied toute seule, comme une grande, que mon asservissement à ce concours était volontaire.

J'ai juste cédé à la pression et joué au mouton, ce dont je ne suis pas franchement fière.


Lecteur je te rassure (si tant est que tu te soucies de mon bien être), ce sentiment assez déplaisant a fini par s'estomper à mesure que je reprennais une activité humaine normale (lire la pile de romans "en attente", aller au cinéma, faire du roller ou aller nager, boire un pot avec d'autres êtres humains non médecins sans être hantée par la culpabilité de celle qui devrait-travailler-mais-glande-à-la-place (j'ai un surmoi hypertrophié, ce qui est assez pénible en période de concours), ne rien faire).

Je sais cependant, même à présent que ce sentiment me semble bien loin, et probablement aussi le produit d'une très grande fatigue, que je n'avais pas totalement tort.

J'étais vraiment devenue l'un des produits d'un système un peu pervers, où l'on vous intime d'apprendre à penser par "Mots Clefs" (car ce sont ceux qui rapportent des points), d'acquérir des "réflexes de rédaction" (car ils permettent de ratisser large tous les points imaginables), de hiérarchiser nos réponses (pour ne rien oublier et ne pas perdre de points) ; diminuant au passage le réel intérêt pédagogique du programme officiel de l'internat (pas si mal conçu).

C'est assez difficile à expliquer à quelqu'un n'étant pas dans le milieu, mais, alors que cela pourrait sembler être une façon comme une autre de hiérarchiser des connaissances utiles dans notre exercice, bien souvent, cela crétinise les étudiants qui y sont exposés. J'en ai vu plus d'un, dans leur grille de traitement d'une bouffée délirante aiguë, caser "scope et oxygénothérapie si besoin", ou "prise en charge à 100%" à toutes les questions de thérapeutique.


Le plus drôle étant que le jour J, la plupart des sujets n'avaient, dans leur mode de rédaction ou leur thème, que peu de  chose en commun avec ce à quoi  on voulait tant nous préparer.

Et les sujets où une grande partie de mon classement (qui me satisfait pleinement) s'est probablement jouée sont les dossiers et questions les moins typiques et où aucun réflexe pavlovien n'a pu venir à mon secours..

A postériori (et une fois les résultats tombés), c'est plutôt rigolo.

Et rassurant.

 

Prochain article moins soporifique je l'espère. Celui ci ne présentant que l'intérêt de vider un sac devenu bien lourd avec le temps.

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Sun shine 27/09/2009 22:47


pas aussi soporifique que ça
ton article... "un quart de la forêt amazonienne en brouillons de cas cliniques", elle est bonne cellà


Julien 16/09/2009 12:25

Je suis également très heureux de te lire à nouveau!L’examen national classant est une sacrée machine à formater. Mais finalement, il s’inscrit dans la continuité du reste des études, et n’est que peu de choses avant l’internat.Après avoir choisi de redoubler le D4, par manque de préparation et par incertitude sur mon avenir (comme toi, je ne me retrouvais pas dans cette façon d’apprendre), j’ai décidé de NE PAS préparer ce concours, de me consacrer à un apprentissage intelligent et devenir médecin généraliste.Les années d’internat, très formatrices sur le plan pratique, ont quand même été une sacrée prostitution. Tu dois taire ta personnalité et ton coeur, et te plier à LEUR façon de travailler (hôpital, maître de stage en libéral). Tu connais déjà ça il me semble, mais désormais, tu te retrouves ENTRE la hiérarchie et le patient. Heureusement, tu es quand même souvent autonome, et peut aussi transmettre une autre vision de la médecine et du monde... aux externes réceptifs qui passent à proximité! Tu as intérêt à semer des graines Éphélide. Les bonnes choses doivent être partagées, pour faire avancer le monde.En tout cas, essaie de ne pas te perdre, ce serait dommage vu ce que tu semble êtrePour moi, les études se terminent. Je passe ma thèse dans 2 jours.J’ai laissé des plumes dans ces études, pour sûr, mais elles m’ont permis de grandir, de m’affirmer dans mes convictions et de mener la vie que j’ai vraiment choisi. Tout le monde n’a pas cette chance.Bonne chance pour ton internat (quelle filière?) et continue à écrire, ça en vaut vraiment la peine.

Ephélide 02/10/2009 16:38


merci pour ton message, et heureuse que cela se termine pour toi.
J'espère que ta soutenance s'est bien passée.

Je tente "spécialités médicales", certaines m'intéressant vraiment, notament la neuro, en espérant survivre à l'hôpital. On verra bien !


Rrr 12/09/2009 09:09

Oh, mon dieu, un post. Moi non plus je n'y croyais plus, moi aussi j'ai découvert vos textes bien après octobre 2007. Ce doit être le seul blog, que, de mémoire, j'ai lu d'une traite, du début à la fin. Deux fois. Merci d'avoir mis fin à cet infâme gâchis de silence. Et non, on ne sort pas indemne des études de médecine. Ou pas pareil, mais c'est pareil. C'est comme ça. A la fin, on se dit que, maintenant que c'est fini, on va redevenir toute pile celle qu'on était avant, on attend que ça revienne et ça ne revient pas. En se retournant et en regardant en arrière, on se rend compte qu'on y a laissé un petit bout de soi.  Mais il y a plein de bouts de soi à récupérer ensuite. Et je n'ai aucun doute que vous en récupériez un paquets de bons. Je me relis, et je pense que je vais aller reprendre un café. Mais juste avant, je me permets de vous demander de continuer à écrire. Et après, quand on sera grandes, avec la Marie de deux posts plus haut, on ira ouvrir un cabinet à trois. Sérieux.

Ephélide 02/10/2009 16:44


Merci, beaucoup.
Je n'ai pas toujours le temps de répondre aux commentaires, mais ça me touche toujours beaucoup...
et ça me rassure de voir que je ne suis pas la seule à avoir ce sentiment  la fin de cette D4. Et rassurée de voir qu'on a l'air de s'en remettre (café aidant si j'ai bien compris).


Vivian 23/08/2009 12:28

Hourra pour ton retour =]J'ai decouvert ton blog alors que tu l'avais "laisser a l'abandon". Et apres avoir lu tous les articles d'une traite, je n'attendais qu'une chose : que tu recommences a écrire.Je rentre ( d'ici peu de temps ) en PCEM1, et je dois t'avouer que tout ce que tu as ecrit jusque là sur l'externat n'a fait qu'accroitre ma motivation et mon envie de reussir ( maso ? peut etre mais je m'assume =] ) En tout cas " Welcome back " ^_^ L'annonce d'un nouvel article est une super news, j'attend ce post avec beaucoup d'impatience =]Bonne chance pour ton internat !Baye 

Marie 11/08/2009 12:34

Quelle agréable surprise en passant ici !
Merci pour cet article... c'est exactement par là qu'il va falloir que je passe si je veux me donner les moyens de faire ce que je veux. Et ne rien regretter. Mais quel bêtise pendant encore un an...
Enfin, 10 mois. Ca va passer vite, que je me dis.
Bonne vacances à toi en tout cas, profites-en bien ! Et j'espère qu'on aura des récits des premières aventures en tant qu'interne, je suis sûre que ça sera sympa !