L'administration dont nous sommes les héros

Publié le par Ephélide

Tout néo externe à peu près normalement constitué (ce qui ne va pas de soi, remarquez), stresse au matin de son nouveau stage. Bon, après, chacun le cache plus ou moins bien  : entre la technique du kéké "non, pas de problème je suis au taquet, je sais plein de trucs, les doigts dans le nez et je bois du burn", et son exact contraire, technique du "oh mon dieu, je ne sais rien, alors que j'ai travaillé toutes les vacances pour me préparer à cela, mais faut pas le dire", tous les intermédiaires sont possibles, grâce à la merveuilleuse diversité de la psychologie humaine.
L'ironie de tout ça est qu'on se rend malade, qu'on dort mal, pour se retrouver face à quoi nous sommes parfaitement préparés depuis trois ans.

Non, rassurez vous, je ne m'apprête pas à faire l'apologie de notre formation à l'université, non non. Je parle ici de cette chose qui nous poursuivra toujours : la paperasserie et l'administration.

Une rumeur persistante veut qu'une partie des postes du personnel d'accueil téléphonique de certains hôpitaux parisiens, dont je tairais le nom par pure charité athée, soit réservée aux contrats emploi-solidarité, notament à des gens un peu sourdingues, ou un peu... lents (je reste charitable). C'est l'explication donnée pour les interminables et homériques pérégrinations téléphoniques lorsque l'on cherche à joindre quelqu'un d'un autre CHU, ou d'un autre hôpital. Non pas que les gens soient plus performants dans le notre, c'est juste que dans son propre hôpital, on connait les numéros de bip des gens, et on les harcèle jusqu'à ce que réponse s'en suive.
Ca doit être un système pour éviter le sur-engorgement des lignes, seuls ceux qui le méritent accèdent à ce(ux) qu'ils veulent. Un peu comme "le livre dont vous êtes le héros", ou réussir à obtenir une assistance auprès d'une hotline d'un fournisseur internet, sauf que là, la communication téléphonique est gracieusement offerte par l'AP et que le "retour en page 25" est accompagné des 4 saisons (non, pas la pizza, malheureusement. Ce blog exige un minimum de culture de la part de ses lecteurs (donc... moi)).

Mais je m'égare. Tout ça pour dire que je suis toute prête à lancer une nouvelle rumeur, le personnel chargé de la lingerie de l'hôpital où je suis en stage est fait d'emplois solidarité. Aussi. Pas des sourds, hein, l'autre catégorie citée plus haut.

Prenez une trentaine de nouveaux externes. Il leur faut une blouse. Un badge à la rigueur.
D'abord le badge, parce que là bas, tout est informatisé. Une petite puce dans votre badge enregistre votre nom, votre service, quel est le "trousseau" auquel vous avez le droit (dans mon cas, la totale, pyjama et blouse). Ensuite, juste en présentant ce badge au "Distributeur Automatique de Blouse", on doit pouvoir récupérer le trousseau complet. Cette machine diabolique sait si vous avez rendu votre linge sale, à combien de vêtements et la taille auquelle vous avez le droit etc.

Bref, confectionnons un badge, chargons le et roulez jeunesse.
Ca a l'air simple, beau, huilé comme un maître nageur brésilien au soleil de rio, n'est ce pas ?

Et bien non.

Prenez deux personnes pour faire le badge. Deux.
Un qui tape sur l'ordinateur nos petits noms, bien qu'ils soient déjà inscrits sur un listing à côté de l'ordinateur, soit dit en passant. Puisque nos noms sont connus, pourquoi ne pas les pré rentrer ? Mystère. Et qui, simultanément, braque sur nous la caméra numérique destinée à nous prendre en photo.
Non, je n'ai pas écrit "cadre". A dessein.
Mon menton sort du cadre, j'ai l'air d'une sale gamine qui est rentrée dans un photomaton sans parvenir à en régler le siège. Leur logiciel de traitement d'image nous applatit la face. C'est du moins ce qu'on aime à se répéter entre nous, sur le thème du "mais non t'as pas de grosses joues, c'est leur logiciel". La lumière spéciale "néon de deuxième sous sol sur fond de mur blafard" nous (me) donne un air cadavérique.
Et alors que, normalement, en sortant d'un photomaton, on est en droit de déchirer la photo et de tout jeter, voilà que c'est collé à un badge, par les soins de la deuxième personne qui récupère la photo imprimée à côté de notre nom sur du papier collant, le colle sur une plaquette plastique, ajoute une attache et nous rend le tout "voilà un badge".
Super.

Pour comprendre mon désespoir intense à la vue de cette horreur (oui, je parle de ma photo), il faut savoir que le badge est un outil essentiel d'interaction sociale à l'hôpital, surtout quand on est nouveau et qu'on change réguilièrement donc que personne ne nous connait et qu'on ne connait personne. Alors, bien sûr, ça requiert un peu d'entrainement, pour ne pas dire. "Bonjour, euh...". Regard en biais vers la poitrine de l'interlocuteur "Kinésithé...ra"... In petto, quel étrange nom, je crois qu'il y a de l'arnaque, re-regard en biais vers la poitrine de la personne (ce qui peut facilement faire passer n'importe quel homme pour le dernier des pervers dans un univers si féminin) 'Euh, bonjour, euh... Xavier".
Nos badges vont être reluqués en long et en large pendant les mois à venir. Et me voilà avec un parfait faciès hippocratique (= visage de la mort), une de mes plus belles prestations photomatonesques à ce jour, sourire incertain, yeux à mi chemin entre le faon égaré et le hérisson pris dans les phares d'une voiture, collé au sein gauche. Comprenez ma douleur.
Heureusement la plupart des patients de mon service sont inconscients. Et celui dont je m'occupe en particulier (oui, pour ceux qui sont externes et se disent "quoi, elle a qu'un seul malade la paresseuse ??", oui, c'est un petit service avec des grosses pathologies à la charge de travail très variable, donc oui je n'ai qu'un malade. Pour l'instant.) est conscient mais ne peut pas crier. Merci la maladie.

Remarquez, je commence à relativiser, à mesure que je rencontre des gens (et leurs badges), je me rends compte que, à l'évidence, personne n'avait été prévenu de la photo, et tout le monde a eu droit au même traitement surprise le jour de son arrivée.
Résultat, si on alignait tous les badges de l'hôpital on aurait un parfait musé photographique des horreurs. C'est un concept à creuser, je crois. Ca ferait peut être suffisament pitié pour attirer de nouvelles subventions.

Bref. Je m'égare encore. Ca devient laborieux.
Une fois Laurel et Hardy ayant pondu notre badge, il faut le charger. Hou, j'entends des esprits taquins "mais pourquoi ne pas le faire en même temps ?". Vous plaisantez, j'espère. Ca ressemblerait trop à de l'efficacité.

Nous sommes toujours trente. Et migrons en troupeau jusqu'à un autre bureau où une brave dame configure nos badges pour la lingerie. Ca doit bien faire 5 ans qu'elle est là, si elle sortait trop brutalement au soleil ça la tuerai probablement, mais non, elle ne maîtrise toujours pas et tape à deux doigts. Trente noms. et autant de références de linge.
J'ai donc récupéré un pyjama. Mais si vous savez ces tuniques de tissu, le cliché du médecin. Ce qu'ils portent dans Scrubs, en permanence. Oui. Et comme dans scrubs, seuls les plus "gradés" portent leurs vrais habits sous leurs blouses. Sauf que les notres sont blancs. Je sais pas, le bleu devait être trop gai. J'ai hâte que les dernières traces de bronzage s'estompent chez tout le monde qu'on soit raccords avec nos tenues, et les murs de l'hôpital.

Si on veut pouvoir manger au resto de l'hôpital il faut de nouveau charger son badge avec des crédits, dans un autre bureau à un autre étage, après l'avoir activé à un autre bureau et un autre étage. Je ne blague pas. J'imagine que ça doit bien prendre une demi heure. Or à midi, j'ai une heure pour manger-aller à la fac qui est dans la ville voisine- et être pile à l'heure pour mes cours.
Moralité, je mange un sandwich.


Le tout tapé à la va vite. Premiers jours avec un rythme un peu épuisant obligent. La suite bientôt.

Publié dans Galères

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Ray 04/10/2006 22:48

A la lecture du mot "culture" j'ai senti le besoin de partir très loin d'ici. Oh mon dieu, je suis même rejetée sur un blog. Mais en y pensant bien, je comprends un mot sur trois. Donc j'y reste, ah!En lisant le paragraphe : "Prenez deux personnes pour faire le badge. Deux. ", je me suis dit que la merveille avec un badge (Suis-je la seule à y voir un bon côté?) c'est qu'une personne X regarde la photo, est quelque peu dégouté. Pour ensuite se lever la tête et se rendre compte que la personne est jolie. Soulagement, pour les deux personnes. Eh ouais, c'est magique...

Ephélide 14/10/2006 17:36

Ah ouais mais nooon, là faut pas se sentir rejetée houlala, au secours, je suis en train de perdre la seule personne qui lit ce blog (certes balbutiant).. Noooooooooon.C'est bien vu pour le badge, vraiment. Sauf que je suis pas persuadée d'être toujours tellement plus resplendissante que la photo. Mais au moins les gens sont ils préparés au choc...Une question me turlupine : Pourquoi ici les commentaires sont signés Ray et pointent vers un blog où les articles sont signés aZette ? J'en dors plus la nuit moi !