Délassitude

Publié le par Ephélide

C'est en me voyant mercredi matin dans le petit miroir surpombant le lavabo de la chambre de garde que j'ai eu une pensée compatissante pour ma mère.
Je me suis lavée le visage à grande eau, ai raccroché badge à mon pyjama, et remis dans mes poches les bricoles que je traine partout (carnet, stylos, feuilles d'observ' à moitié remplies, torche, marteau et stétho) et que j'avais délogées pour la nuit, pour cause de "tiens mon marteau réflexe incrusté entre ma rate et une cote, c'est pas confort confort pour dormir...". Oui je sais, j'ai un esprit de déduction très puissant.
J'ai récupéré mes petites affaires donc, sauté dans mes baskets et suis retournée dans mon service.
le grognement compatissant poussé par une infirmière de jour en me voyant m'a confortée dans mon idée. Ce matin, mon badge serait mon plus beau miroir. Je buvais mon café en me répêtant que non, le nid d'oiseau sur la tête, les containers sous les yeux injectés de sang et la trace du drap sur le visage n'étaient pas graves.
Le cours hebdomadaire et obligatoire dispensé par les pontes cet hopital était juste assez intéressant (et obligatoire) pour me persuader de ne pas aller dormir et de faire un effort. J'ai donc gratifié les autres externes de ma présence, arrivée à la bourre post-staff, ni changée ni douchée, je me suis échouée sur une chaise telle une phoque sur la banquise et ai fait tout mon possible pour garder les yeux ouverts, et prendre des notes sans trop piquer du nez.
A un moment, j'ai croisé le regard d'un autre externe et son sourire mi moqueur mi compatissant, m'a fait rire en silence. Je repensais de nouveau à ma mère, qui me parlait le week end précédent (et ce midi encore) du mariage du fils d'une de ses amis. Ma mère marche beaucoup aux insinuations. Mais j'ai connu plus subtil. A côté Goebbels faisait dans le subliminal.

Mais je dois avouer qu'il y a un certain plaisir, -certes masochiste, dans tout ça. Ce matin, fin de ma deuxième garde, première aux urgences (la précédente était plus cool, dans mon service), particulièrement éprouvante, "couchée" à 5h30 et levée à 9h00.

"oui c'est l'agent d'entretien, je viens faire la chambre".
Soit.
Enfiler mon jean à tatons (parce que j'avais les yeux collants, le superbe plafonnier en néon était bien allumé, hein), garder le haut de pyjama (bleu cette fois) pour cause de tee shirt personnel sali (histoire peu ragoutante qui m'a servie de leçon), rassembler mes affaires, rapporter la clé à l'accueil du service, échanger un sourire fatigué avec l'externe du jour, un merci et aurevoir.
Surtout, trainer ma lassitude physique et mentale au travers du CHU endormi (samedi matin oblige) et brumeux, en sortir, rentrer dans mon studio, prendre une douche pendant que le thé se prépare, enfiler un tee shirt propre, filer sous la couette avec un bol de thé et une bédé surlaquelle m'endormir.
Profiter de la douche, du thé, et de la douce quiétude de la couette comme rarement.

Et quelque part au fond, alors que les muscles se détendent, derrière l'énervement induit par l'engorgement, le dysfonctionnement du système, la fatigue de la nuit surajoutée à celle de la semaine et des profs qui nous mettent déjà la pression pour le concours ; derrière le souvenir de mes propres maladresses nocturnes de boulet un peu perdu qui aurait voulu mieux faire, derrière la dureté de certaines situations rencontrées, la mise à distance difficile à faire, derrière tout ça ressurgit le sentiment irremplaçable d'avoir été utile, d'avoir été là, pour au moins une personne.

Le premier qui dit "bon t'as finit de te la jouer "knacki le goût des choses simples" ?" se prend des claques.
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D
<br /> <br /> Je dirais éventuellement "le goût des choses simples", mais en compatissant carrément ; et encore, je comprends pas tout.<br /> <br /> <br /> En tant qu'étudiante inf' absolument fan de ma chaise et de mon bout de pain sec à la pause café, j'imagine à la lueur de ce que vous nous montrez là que nous, ESI, on est chouchouté comme des<br /> primaires.<br /> <br /> <br /> Bravo pour ce blogue, cette écriture hilarante, ce partage des expériences hospitalières et des private joke (j'aime particulièrement le "thrombus de couloir" :p) !<br /> <br /> <br /> (un conseil dès votre internat fini : développez et publiez=)<br /> <br /> <br /> <br />
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I
J'aime ton coté sarcastique, caustique.J'apprécie la réalité avec laquelle tu racontes tout ça.J'espère la suite ailleurs ou ici-même.Bon courage pour ton parcours, pour tout.En espérant vivre tout cela (il faut être maso pour médecine non? ;))Bonne continuation,Inès
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T
C'est tout simplement réjouissant de te lire!Comme à ton habitude, tu as le regard (et la plume!) justes...Amitiés.
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R
Il y a fort mieux qu'une inconnue du net mais bon, je te dis simplement, que tu es forte, belle (Bon bon, pas le temps de rigoler avec le badge) et que la même inconnue (elle est chiante, non mais) t'admire beaucoup. *Hugs*
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E
Et bien la belle inconnue (oui elle est belle à n'en pas douter) (on fonder un fan club mutuel), a tord, elle n'est pas chiante, loin de là. Je suis loin d'en mériter autant, mais tes petits mots me touchent énormément.Merci de passer. (je fais de même régulièrement, promis je laisserai plus de traces).*accepte le Hug*