Plaidoyer pour un sociopathe.

Publié le par Ephélide

Lors de ce mois-et demi qui inaugure notre première année d'externat, tous les externes avec qui j'ai eu l'occasion de bavarder au dessus d'un café en piétinant devant la fac -et moi la première- (l'une des trois activités de base de l'externe l'après midi, avec dormir à la bibliothèque et travailler à la bibiothèque) ont fini par atteindre ce point, où ils ont dit, d'une façon plus ou moins explicite, en regardant d'un oeil fatigué le fond de leur gobelet, à quel point il se sentaient submergés par leur nouvelle vie. Pour le meilleur ou surtout, par ces après midi d'automne où tout paraît plus gris, pour le pire. Le "plus ou moins explicite" allant de l'élégant "putain ça me saoule, j'ai l'impression qu'il n'y a plus que la médecine dans ma vie", au sobre "c'est étrange, j'ai comme l'impression d'avoir moins de temps à moi".

Car oui, si, en 4ème année l'internat est encore loin et nous permet en théorie de profiter de plus de temps libre -faites du sport, de la musique, allez au cinéma, nous conseillait un interne avec tout le recul que 3ans d'internat lui apportaient déjà- , la 4ème année est aussi l'occasion de faire un maximum de gardes pour éviter d'avoir à en faire en 6ème, de se "débarasser" du stage obligatoire et, souvent, aux horaires particulièrement prenants de chirurgie. [Ou, comme me l'expliquait un ami,  De l'art de serrer les dents, quand, à 14h30, le chirurgien que vous assistez -tâche gratifiante s'il n'en n'est pas, vous lance "allez t'as une demi heure pour manger et on attaque la dernière opération". Joie.].

Un reproche qui est souvent fait est que l'on ne sait que parler médecine, entre nous, voire avec les autres. En même temps, ces temps ci, lorsque l'on me demande "alors, quoi de neuf"
force est de constater que les seules choses de neuves dans ma vie est ce qui m'arrive en stage, et mes cours. Si cela vous semble trop pathétique, libre à vous de m'offrir un cd, un livre, ou un billet d'avion pour Ouagadougou.
Les premières semaines, c'est plutôt de l'enthousiasme. La première garde est quelque chose d'excitant, rite initiatique comme un autre (la première blouse, le premier interrogatoire, le premier bloc, la première INTUBATION -réalisée il y a peu et en bonne geek, j'en suis fière-), on veut veiller tard, et on est content au matin. Les semaines suivantes, l'attrait de la nouveauté en moins, ou l'automne en plus je ne sais pas trop, mais tout paraît plus usant.

Je viens de passer deux semaines en Anesthésie à faire plein de trucs qui mettent en transe le premier néo externe venu. Si vous n'avez pas encore compris, j'ai réussit à intuber, et à cet instant j'ai fait mentalement ma "danse de la victoire" à la Eliott dans Scrubs, la seule chose m'empêchant de le faire vraiment étant que nous autres anesthésistes étions en retard (une sombre histoire de péri ratée par mon interne alors que j'étais là, ce qui m'a valu la réputation de "porte la poisse") et que toute l'équipe de chirurgiens me regardait intensément depuis le mur sur lequel ils étaient adossés. Et je doutais que cette laborieuse intubation à laquelle ils venaient d'assister, mérite à leur yeux que je me mette à faire tournoyer mon stéto au dessus de ma tête en criant j'ai réussit j'ai réussiiiiiiiiiit.
"Tu t'en fous, c'est des chirs, ils trouveront toujours que les anesthésistes vont trop lentement" m'affirmait mon interne au début du processus. Certes. Reste que il n'y a pas grand chose de plus stressant au moment d'intuber quelqu'un que trois personnes vous regardant fixement et vous faisant sentir par le poids de leur silence, à quel point il serait bien que vous réussissiez.
Ah si. Quand le patient se vide de son sang et ne respire plus ça doit être un peu stressant pour intuber aussi, mais là est la magie de l'anesthésie, ou l'on programme tout ça : ça se fait dans le calme et non dans l'urgence. Bref, je referme cette longue parenthèse qui m'a servi à illustrer à quel point ces quinze jours étaient bien pour en venir là où je voulais aller en premier lieu : mon retour en réa fut difficile.
La réa, à la base, c'est bien. Mais dans cet hôpital spécialisé dans le cancer etc, ça ressemble à un concours d'histoires plus tragiques et plus palliatives les unes que les autres.

Et finalement c'est aussi la difficulté de cela. Je ne vois que les cas les plus tragiques, j'ai un échantillon de malades complètement biaisé par le fait d'être dans ce centre (donc souvent orientés là parce que leur pathologie est de "pas super" pronostic), et ça commence à me miner. Je ne ferai pas de cancéro plus tard -et j'admire ceux qui en font-. Mais surtout au bout d'une dizaine de jours, j'ai compris qu'il y avait certaines choses que je ne pouvais pas vider sur ma famille, certaines histoires que je ne pouvais pas raconter. En dehors du risque d'en faire des hypochondriaques, je ne veux pas marquer durablement leurs esprits d'un profond pessimisme concernant cette maladie. Ou parfois quand ils me parlent d'une connaissance malade, et que avec mes bribes de savoirs, je flaire que ça pue, je retiens mes mots et j'écoute, parce que sur une histoire racontée comme ça on ne peut jamais savoir. Et que surtout, parfois, mieux vaut être le seul à savoir.


Je m'égare beaucoup ce matin, j'ai du mal à structurer tout ça. Je pensais juste au reproche bien connu que l'on  nous fait souvent : vous ne parlez que de ça.
Pour dire deux choses : 1) on le fait parce que nous sommes noyés par cela, que nous trouvons souvent cela passionant (à tort, je sais), et que parfois des situations sont extrêmes et ont besoin d'être évacuées [entre moi et d'autres amis dans des stages durs, cela vire au concours de l'histoire la plus glauque. Il faudrait penser à codifier tout cela. Genre moins de 50 ans : 1 pt de bonus, moins de 35, 2pts, moins de 18 : 5 pts, moins de 10 : 10pts. Un mari/femme aimant qui va être veuf ou veuve, pouf des points en plus, et si il y a des orphelins, jackpot !], mais on sait aussi que les situations drôles vues en garde vous font souvent rire. On a juste du mal à doser. Et pas grand chose d'autre à dire.
2) On en dit peut être moins que vous ne le pensez.

Et une dernière chose, la prochaine fois que vous en voyez un de sociopathe d'étudiant en medecine... Soyez gentils. Trainez le au ciné, au resto, à piscine (où, atout du lieu, vous pourrez le noyer s'il est trop insupportable). Et rappellez lui qu'il n'y a pas que ça dans la vie.
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D
Comment on arrive à se lasser.... Et ce genre de blues médical je le lis aussi dans plein d'autres blogs médicaux...<br /> Bon en attendant moi je vais profiter de ma P2 !!!
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A
<br /> <br /> Maintenant que tu es interne (ou même que tu as fini l'internat ?), tu peux leur répondre que si on en parle beaucoup, c'est aussi parce qu'on nous sollicite souvent beaucoup pour l'oncle / la<br /> cousine / le neveu / la grand-mère / la copine de la soeur... !<br /> <br /> <br /> <br />
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S
Aprés la dure journée que je viens de passer à l'hosto, je m'installe devant mon pc, et je lis cet article là! eeeh que dire, c'est exactement ce que j'aurais aimé extériorisé à chaque fois que l'un des mes proches me fait la remarque sur "à quel point je ne parle que de ça"!Exactement les mêmes pensées! eeh oui moi aussi j'ai l'impression de souler le monde qand je parle de ce que j'ai vu au bloc, ou du truc glauqe qe G rencontré aux urgences! Dsl je tape un peu trop rapidement au clavier, (j'ai abusé de café taleur) et donc fautes de frappe ou autres... dsl! :)
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