Life is a bitch, (et vous prend par surprise)

Publié le par Ephélide

Hier soir, au début de ma garde, mon sénior m'a dit très clairement, que madame Unetelle allait très probablement mourrir dans les heures à venir. Son petit fils venait de repartir, ses enfants arrivaient un par un. Nous avions désactivé les alarmes des machines, et depuis le poste de soin situé à côté de la chambre, ouvrant de temps en temps les stores nous permettant de voir à l'intérieur, nous étions là. Je relisais le dossier de mes patients, tentait de récupérer leurs derniers examens, ou j'accompagnais mon sénior dans le tour du service d'avant la nuit, le check up pour voir qui allait bien ou pas, mais nous n'étions pas loin.
Et je dois avouer que, ce faisant, une part de moi attendait avec une immense curiosité cet instant où tout s'arrêterait. J'ai honte de l'écrire, mais c'est vrai. Déformation étudiante, sans doute, fascination morbide aussi, probablement. Bien sûr j'étais immensément émue par la détresse de son fils, qu'on a entendu s'effondrer de l'autre côté de la cloison. Tout le monde l'était, et l'ambiance balançait, entre tristesse et déconnade silencieuse.
Mais quelque chose en moi en revenait toujours à elle, si proche, son coeur qui s'arrêterait bientôt, et, finalement, cet immense mystère qui s'abatterait si près. Parce que ce serait la première fois que j'en serai le témoin direct. On a les rites de passage qu'on peut (ou qu'on mérite)
A mi chemin entre une vision trop technique et trop romancée de la mort, j'attendais.

Mais ce qu'il y a de bien avec la médecine, c'est que lorsqu'on s'égare un peu, on peut toujours compter sur elle pour vous balancer une grande claque en pleine face.
Un médecin, venu d'un autre étage, venu pour discuter de deux cas, particulièrement difficilles, des décisions de ne pas aller plus loin, d'arrêter des traitements, parce que plus d'espoir. En salle de repos avec ce médecin et mon sénior, je m'efforcais de me concentrer pour comprendre les traitements très techniques décrits quand tout à coup le nom du jeune homme dont nous parlions fut prononcé.
Ce jeune homme a vingt ans et va mourrir, très bientôt, quelques étages au dessus de mon service, après 3 ans de lutte (dont seulement une vraie année de répit). Le médecin nous décrivait la chose (car on aime confronter ce genre de décisions à l'avis des autres), expliquant le pronostic effroyable et la volonté commune à lui, sa famille et les soignants, de ne pas en faire plus.
Et son nom a soudain explosé.

J'ai balbutié "je le connais". Ce qui était un euphémisme pour dire "
J'ai fait toute ma scolarité, depuis les premières classes du primaire, jusqu'au lycée, quand il a arrêté pour se faire soigner, avec lui. Sans qu'il soit mon meilleur ami nous faisions partie du même groupe forgé par les habitudes et les affinités. Et merde, je croyais, nous croyions tous qu'il était guéri. Nous n'étions plus proches, mais il est dans mes souvenirs, une part inamovible de mon enfance et de mon adolescence, de ce patchwork de souvenirs de soirées, de cinémas, de mots passés en cours et de profs honnis de concert."
On a une vingtaine de jours de différence, mais je serais probablement la seule à fêter mes 21 ans le mois prochain.

Et merde.

J'ai attendu une heure, d'avoir une occasion de m'eclipser. Je suis allée dans les vestiaires et ait craqué un bon et grand coup. Nécessaire pour ne pas le faire plus tard, nécessaire pour ne pas montrer un visage décomposé à une famille ayant besoin de tout sauf de ça.

La fascination avait volé en éclats et seule l'infinie tristesse subsistait. C'est impressionant la dernière respiration de quelqu'un et le silence qui suit, seule preuve que tout a changé quand rien n'est différent.

Une patiente a été admise à notre étage peu de temps après, avec elle, les sourires et les blagues revenaient pour la rassurer, j'ai entrepris ce si gratifiant boulot d'externe consistant à éplucher le dossier (en désordre) pour en tirer l'essentiel et résumer la situation. Je l'examinais et le semblant de contrôle que nous avions de la situation m'a réconforté, les choses rentraient dans les normes, je me sentais bien soudainement.

J'ai passé 4heures dans la chambre de garde cette nuit là, mais n'ai dormi guère plus de deux.
Paris brillait au loin.

Merde.


[promis, les prochains articles seront plus gais]

Publié dans Galères

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Doc junior 25/08/2015 16:40

ça non plus je n'ai pas hâte d'y être confronté. Mais il faudra bien...

le toubib 27/07/2007 17:23

toute vie finitune évidence que l'on oublie dans le quotidien, car "je sais que je suis mortel, mais je n'y crois pas"alors si on veut être utile à nos patients, c'est toujours "les vivants avant les morts"