Mme X

Publié le par Ephélide

Hier matin, je traversais le hall de l'hôpital en courant pour rattrapper la patiente dont j'étais censée faire l'observ' et qui était censée se trouver dans sa chambre. Mais son lit était vide, j'avais fouillé le service avant de comprendre qu'elle était partie DieuSaitOu, sans que personne ne le remarque. En réalité elle était au pied de l'hôpital, hors du bâtiment, pyjama vert et pied à perf à ses côtés, fumant une clope offerte par une autre malade rencontrée là.
Je courais donc vers elle, tout en tentant de retenir mes carnets, stylos, et sthétoscopes dans mes poches de blouse, et à cet instant précis, sous les yeux des gens qui vaquaient là, les derniers restes de ma crédibilité m'ont quitté.

J'ai donc réccupéré Mme X sous les regards rieurs des autres personnes prenant l'air à l'extérieur, et essayé de lui faire comprendre que On Ne Quitte Pas Un Service Sans Prévenir Personne, et il m'est très clairement apparu qu'elle était "un peu psy" comme on dit pudiquement.

En même temps Mme X venant de se faire tabasser par des membres de sa famille, elle avait le droit de l'être.

Revennue dans sa chambre, je déployais déjà mentalement le plan des questions qu'il me fallait lui poser pour rédiger correctement mon observation, mais avant même que j'ouvre la bouche,  un flot interrompu (mais alors vraiment ininterrompu) de paroles sorti de la sienne. J'attendais une pause, des éléments dans son discours surlesquels rebondir pour placer mes questions, mais c'était quasiment impossible. Les minutes filaient et elle enchainait les anectodes sans reprendre haleine, tandis que je dégageais laborieusement quelques points médicalement importants.

En sortant mon coexterne exaspéré (et désoeuvré qui avait donc tenu à venir avec moi) me dit "t'es vraiment trop gentille". Ce à quoi ma réponse un peu débile fut "Tu vois, elle vient de se faire tabasser, je considère qu'elle a le droit de s'épancher, et j'avais rien de vraiment mieux à faire, c'est pas comme si j'avais d'autres patients à voir". Mais là n'était pas la vraie raison.

Quelque chose dans son discours m'avait à la fois attristée et fascinée, en l'écoutant s'égarer dans des anectodes sur sa vie et celle de sa famille.
De ce flot de paroles, se dégageaient les grandes lignes de son quotidien, un marasme absolu, un concentré de misère sociale à pleurer. Avec des neveux et nièces à la DDASS, une fille dans la nature, un frère et une belle soeur qui l'avaient rackettée et tabassée pour quelques grammes de drogue de plus.
J'entrevoyais son quotidien, entre aides sociales, tutelle, compagnon injoignable autrement que par l'intermédiaire de juges ou tutelles (sans que je comprenne vraiment pourquoi), aides alimentaires et un peu de charité du voisinage pour survivre.

Et au milieu de tout cela, maladroitement, elle ne cessait de répêter ce qui faisait d'elle et selon elle quelqu'un à la conscience citoyenne très développée, de mettre en avant son implication dans le social et l'associatif, sa volonté d'aider les autres,.Un altruisme éperdu, qui dans sa situation était un exutoire tellement évident à son propre quotidien, qu'il en devenait immensément poignant.

Et plus poignante encore, était sa volonté de mettre cela en avant, ainsi que de parler de  sa soif de lire ou de s'instruire, qu'elle ne cessait de souligner maladroitement, arguant qu'elle préfèrait écouter france Inter que Skyrock, et lire le plus possible, des livres de "gens impliqués, comme le testament de l'abbé pierre", ou donner et s'impliquer dans les bonnes oeuvres. Comme si chaque instant, chaque geste de son quotidien devait être à propos de l'autre, de la misère du monde.
Un concentré de bons sentiments, qui émanait d'une femme au visage tuméfié double oeil au beurre noir et collier cervical.

Cette façon de monter en épingle sa bonté et ses bons sentiments universels, avait quelque chose d'un cri pour de la dignité, un pladoyer pour sa propre personnalité, comme une supplique à ne pas voir de la pitié mais quelque chose de positif dans mes yeux.
Tout son être criait qu'elle refusait d'être uniquement "la pauvre femme qui s'était fait tabasser par sa famille", ou "le cas social", comme si c'était la seule façon de nous faire oublier ses bleus de lire du respect sur nos visages.

Et c'est cela qui me fascinait au final, son mécanisme de résistance à sa misère quotidienne, cruellement mis à nu dans cette situation, et rendu presque grotesque par son faciès tuméfié.

Je n'avais pas pitié d'elle, mais une espèce d'intense sympathie (ou empathie ?), même si le terme n'est pas vraiment celui là, qui m'empèchait de lui couper la parole pour poser des questions dont je n'avais pas besoin plus que ça.
Je suis contentée, d'un examen physique rapide, (car il avait déjà était fait avant moi de façon exhaustive aux urgences et complété d'un Scanner corps entier, et qu'elle devait repartir le lendemain), puis, de l'écouter, en approuvant vaguement aux points forts de son discours. Je l'écoutais parler de ses livres, de la faim en afrique et des enfants de Don Quichotte, de ses emplois "dans l'animation, le social ou l'associatif, enfin quelque chose de citoyen", sans savoir quelle part était fantasmée et quelle part était réelle; tout en couchant sur le papier mon observation, et mon examen clinique, une longue description de tuméfactions et de bleus.
 Omoplates, visage, oeil droit, gauche, fosses lombaires, bras, cuisses.

Médicalement mon interrogatoire était nullissime, mon examen clinique sommaire, mais ce matin là, il me semblait impossible d'être médicale.

Publié dans Galères

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Doc junior 25/08/2015 17:04

Parfois une oreille attentive en fera bien plus que toute autre chose. Lors de mon 1er stage infirmier aux urgence, j'ai vu plus de malheurs qu'en une vie. Et chacune des personnes avait un impérieux besoin de raconter les siens. Une question et le flot de parole était lancé.
Le surendettement, la violence, l'alcool, la misère, la dépression, la perte de proche...

On ne reste pas insensible devant tout ça. Est ce que je devrai pourtant ? A force ne vais je pas y perdre la tête à force. Trop d'empathie en devient néfaste. Mais voilà, je ne peux pas m'empêcher d'être sensible et touché par ces histoires...

Lara 12/04/2011 23:16



En quoi ton attitude était-elle "non médicale"? Tu es peut-être la seule à avoir fait du bien à cette patiente, en l'écoutant simplement, sans jugement. Si ce n'est pas de la médecine...



kae 22/01/2007 23:33

"comme le testament de l'abbé pierre" comme quoi elle n'était pas si loin (j'dis ça parce que j'ai lu l'article hier, et ce matin on m'apprend que, alors j'ai tout de suite pensé "woaw, c'est dingue")

Julie 21/01/2007 22:40

effectivement, rien à dire...

galunto 20/01/2007 16:23

Ephélide
Merci pour ce témoignage plein d'humanité.
La façon dont tu décris cette patiente et ses états d'âme est saisissante.
N'y a-t-il que les patients qui te procurent de la satisfaction dans ton métier, au point même d'oublier de l'exercer correctement ?

Ephélide 10/02/2007 16:45

D'une certaine façon oui, même dans les cas plus "médicaux".. Parce que poser un diagnostic, choisir la meilleure démarche thérapeutique est satisfaisant intellectuellement -d'une certaine façon- mais n'a vraiment de sens que parce qu'il y a un patient derrière.L'idéal étant de parvenir à être médical ET humain, car c'est ce dont on a besoin, en fait. On y travaille.