Bloc

Publié le par Ephélide

L'intérêt du stage en chirurgie -obligatoire même si la chirurgie vous attire autant que la procto, en plus de la légendaire amabilité des chirurgiens ortho est d'avoir l'occasion d'aller au bloc. Voire même d'aider le chir.
Le bloc.
Et revoilà la grande amie de l'externe : la Frime. Parce que pouvoir caser dans la conversation "ah ouais, non je suis en retard, je sors du bloc", ça en jette. Au moins aux yeux de tout individu qui ne sait pas bien ce qu'est un externe.

Aller au bloc, la première fois, c'est impressionant, et très exitant. Petits conseils à d'éventuels futurs stagiaires là bas. Le Principe de Base : "Tu Es Probablement En Train De Faire Une Connerie".
1) Au bloc, tout est propre et toi tu es sale. Mais Sale. Même si tu as un pyjama bleu, tu es sale. Tu ne touche en AUCUN cas à quoi que ce soit qui soit de couleur verte, ou bleue, ou posé sur quelque chose de couleur verte, ou bleue.  Mieux, tu ne touches à rien du tout. Tu ne touches pas au malade. Tu ne te rapproches pas trop près des gens, et tu t'écartes de leur chemin. Tu mets ta charlotte sans moufter même si t'as l'air du roi des cons avec.
2) A l'inverse si tu es habillé en stérile, tout est sale et toi tu es propre, du moins tes mains, et les trucs stériles que tu enfile. Et ce n'est pas parce que tu as lavé ton visage au biactol ce matin qu'il est propre. Tu viens de passer 5minutes à te laver les mains, ta maman serait fière de toi, tu as enfilé tes gants stériles dans les règles de l'art (c'est à dire que tu en as gâché deux paires avant de parvenir à les enfiler sanstoucher l'extérieur), alors NON, bon dieu, ce n'est pas le moment de te gratter le nez. Et demander à quelqu'un d'autre de le faire, n'y pense même pas. T'es un grand, tu prends sur toi. Tu entrecroises les doigts de tes deux mains, tu les poses sur ton ventre (si tu as déjà mis la casaque stérile hein), tu te rapproches de la table, et tu bouges pas.
3) Si tu as envie de faire un truc, réfléchis à deux fois, c'est propablement une connerie.
J'ai entendu parler d'un stagiaire de deuxième année qui dans un grand mouvement de bonne volonté avait ramassé une pince tombée par terre et l'avait reposée sur le plateau de l'instrumentiste (stérile ainsi que tout son contenu, et à la différence du sol, cela va sans dire). Je ne sais pas ce qu'il est advenu de lui exactement, mais je suis sûre que dans l'imaginaire du chirurgien, ça impliquait le scialytique, les boyaux du stagiaire, les seconds servant à pendre le stagiaire au premier.

Bon, brisons un peu la frime :
s'il n'est pas en stérile, l'externe a lle droit d'être (dans le meilleur des cas), sur un tabouret, afin de pouvoir regarder l'opération par dessus l'épaule du chirurgien.
Si il est habillé (sous entendu : en stérile, donc d'avoir le droit de toucher au malade), son boulot est relativment simple : tenir les écarteurs, ou des pinces, ou passer des instruments.
Bonheur. A la limite, si il est sage, on le laisse faire un geste totalement sans risque ou suturer à la fin, si la cicatrice implique des points qu'il maîtrise et n'est pas dans un endroit trop visible.
Quand vous tenez les écarteurs, l'avantage est que vous êtes pile au dessus de l'opération et que le chir peut vous apprendre des trucs. Ca a un intérêt pédagogique. Certes. Mais ça vous permet aussi de prendre conscience à quel point ça peut être chiant. Fascinant parfois, rapide, parfois oui. Mais long souvent.

Pendant que le chirurgien bataille pour ouvrir sa voie d'abord (période casse pied de l'opération, ou l'on dissèque, parfois très longtemps, les tissus, afin d'arriver à l'organe voulu), vous tenez les écarteurs, et votre esprit vagabonde.
Vous vous dandinez d'un pied sur l'autre, il est midi et quart, c'est la deuxième opération de la matinée, vous mourrez de faim et vous avez une conscience aiguë des premiers signes d'activation de votre parasympathique (aaah la sueur froide sous la casaque),  et vous cherchez un moyen de parvenir à partir d'une façon honorable, sans donner l'impression de laisser tomber le chirurgien sympa avec vous et qui a encore besoin de vous un peu, mais avant de tomber dans les pommes sur le malade.

Alors, voilà ce que fait réellement l'externe qui, plus tard, frimera avec un amplomb monstre (ne vous y laissez pas prendre) : il meurt de faim pendant que ses varices gonflent.

Il apprend aussi un truc essentiel : ne s'étonner de rien.

Même en assitant un ortho. Les orthos, c'est des bourrins. Ils sont à la chirurgie ce que l'équarisseur est à la boucherie. Leur matériel implique des visseuses électriques, des scies, des clous longs comme le doigt, des tiges de métal grandes comme le bras, bref, c'est des brutes. Ca doit coller avec la personalité.
Il y en a quelques uns qui font des trucs un peu subtil, genre "chirurgie de la main", mais ne vous y laissez pas prendre, tapi en eux, il y a un type capable d'utiliser un instrument ressemblant méchamment à un tire bouchon pour extraire une tête du fémur de sa loge. Ce que l'externe que je suis regarde l'oeil rond,
en tenant à la main la scie que le chir vient d'utilise
r, partagée entre la fascination malsaine (celle surlaquelle jouent les films gores) et une vague nausée.

Même quand le Pr Untel, chir viscéral renommé, la cinquantaine, aimable, drôle, et plutôt pédagogue se met à jurer comme un charretier. En le croisant plus tôt dans les couloirs ou le service, il semblait très normal. Et voilà qu'un matin vous êtes au bloc avec lui, l'opération se complique -un peu-, et là, vous commencez à entendre "bordeldequeuedebitedemerde" (je coupe là, mais c'est allé aussi loin que son souffle le pouvait). Médusée, vous jetez un oeil à la panseuse -impassible, à l'anesthésiste -qui est en train de régler le ventilateur, et enfin au chir, qui à cet instant même, lâche une nouvelle bordée. Soit. Tout a l'air normal, vous pouvez retourner à votre préoccupation du moment : tenir votre écarteur en vous demandant s'il y aura des frites à la cantine.

Même quand vous êtes avec le "deux en un". Il est très drôle. Quand il est fier de lui il vous montre "ah regardez ça, c'est du bon boulot". C'est pas tellement de la prétention, mais de la fierté quasi puérile, celle du gosse de 5 ans qui vous montre ses réalisations en pâte à modeler. Et puis il est plutôt sympathique. L'instant d'après, une chose de travers, et voilà ce type qui à première vue vous paraissait sain d'esprit, qui s'auto engueule "ah t'es vraiment un gros nul, gros con va" (j'édulcore le language).
Restez impassible.

Mais même habitué à toutes ces bizarreries, vous finirez surpris  :
 
Au bloc avec le chef de viscéral, un type brillant et altier hors bloc, mais vous savez bien que ça ne veut pas forcément dire quelque chose ici. Opération cauchemardesque dès le début. L'interne sue à grosses gouttes, maugrée dans son masque, vous tenez vaguement une ou deux pinces, la dissection est pénible. Et au bout de trois quarts d'heures, une nouvelle difficulté surgit, l'interne gémit, vous manquez en pleurer de frustration..
Et là, surviennent, les premiers mots autres que "Bip', bistouri froid, dissecteur" ou autres qu'un conseil à l'interne ou à vous, prononcés  par le chef depuis le début de l'opération :
"Ah, la Barbe".
La classe, tout simplement.

[Je ne me suis donc pas pendue. J'ai changé d'aîle dans le service : en viscéral, en laissant GP et GC derrière moi (on se reverra pour les évaluations de stage, bonheur). J'aime les viscéraux,  déjà parce qu'ils ne se détestent pas les un les autres, et surtout parce que les chefs sont aimables et pédagogues et les internes adorables.]

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Inès 10/08/2008 20:22

J'en ai lu des blogs médicaux (je pense que je les ai TOUS lu) mais je dois dire que le tien est vraiment mon favori ! Je le découvre avec 1 an de retard mais dieu que c'est bon..j'adore j'adhère et je te dis bon courage pour la suite vraiment!Je confirme les chir vasc sont trop top ^^

marie-ange 13/12/2007 15:17

je viens de tomber sur ton blog par les favoris de nana. J'ai commencé à tout lire depuis le début et je trouve ton écriture vraiment recherchée, drôle, décapante et vrai !!! Je suis infirmière et J'ADORE ! J'ai vu dans la page d'entrée que tu laissais tomber le blog...dommage, c'est vraiment trop bien écrit pour qu'il n'y ait plus rien. (encore 4 pages à lire, mais j'en garde pour demainet mercredi).A bientôt.

Ephelide 26/08/2007 21:46

oh, bah, euh, merci beaucoup à tous les trois

Dragon d'eau 26/08/2007 21:08

Euh, moi aussi tu es dans mes favoris....À quand le prochain article .;)

doud 25/08/2007 23:31

Pas la peine de tuer, tu es dans mes favoris! Depuis quelques jours,  je lis tout depuis le début, un peu chaque jour pour faire durer le plaisir!