Joyeuses Pâques

Publié le par Ephélide

Jeudi matin avait un goût de fin du monde, les urgences avaient implosé pendant la nuit et personne n'était parvenu à aller se coucher. 6h du mat dans le bureau médical, nous nous reposions enfin, échangeant les vannes en regardant d'un oeil torve les éclairs d'un gyrophare qui nous parvenaient au travers du verre dépoli de la fenêtre. Mais ils ont que ça a foutre les gens à 6h du mat ?
Derrière la détente qui venait enfin, derrière la lassitude et les vannes fatiguées, M X était là, et je savais déjà qu'il le resterai longtemps, pour moi. Il est de ses patients dont j'ai du mal à me détacher, qui me poursuivent. Je dors quand même la nuit, mais ils sont là au détour des pensées, ressurgissent à l'occasion d'un cours, d'un stage, d'une conversation.
Son histoire cristalise ce qui me fascine et me terrifie à la fois dans ce métier, l'instant où tout bascule, où vous savez que c'est très très très mauvais, et qu'une fois que vous l'aurez dit au patient, plus rien ne sera pareil.

Mr X, 34 ans, amené par les pompiers avait totalement récupéré de sa PC*, et s'attendait à devoir subir un bref examen, puis à rentrer chez lui. Il avait mangé un truc pas très frais, et se disait qu'après tout, c'était peut être ça. Raisonnement bancal mais rassurant.
Mais bancal. Sa PC était louche. Manifestement convulsive. Hématomes des membres, morsure latérale de langue etc.
Sympathique comme tout, il était presque embarassé d'être venu.
Mais son histoire ne sentait pas bon, (et en plus il était marié et avait des enfants en bas âge, et c'est bien connu, la probabilité que tu aies un problème grave est directement proportionnelle à ta gentillesse, la sympathie qu'on a pour toi, ta jeunesse et le nombre d'âmes à charges que tu as), et lorsqu'il a compris qu'il serait hospitalisé au moins deux jours pour "un bilan", que ça justifiait des examens, il en est tombé des nues.

Si nous avions été dans une série américaine, il y aurait eu un plan de moi, de ma mine attérée devant son scanner cérébral que je regardais sur le négatoscope, qui confirmaient mon intuition, alors que j'aurais tant voulu me tromper.
Puis il aurait eu un fondu enchaîné sur une salle de neurochirurgie, ou sur un traitement encore à l'essai et hasardeux en réalité que les scénaristes auraient présenté comme le traitement miracle ; sur des perfs qui gouttent, avec à l'arrière plan du tissu bleu, des mines graves, et les dessins que ses gosses ne manqueront pas de lui faire.
Et finalement, la sortie les retrouvailles un après midi d'été, le retour chez soi, et la fin en suspens. L'espoir.
Mais dans l'ellipse toujours optimiste de ces séries, vous ne verrez jamais les inoppérés, la survie moyenne médiocre, les pronostics effroyables dès que les stades précoces sont dépassés (dans ce cas précis hein), les effets indésirables de la chir, la vie qui s'arrête là pour tant d'entre eux.

On ne balance pas un diagnostic effroyable à deux heures du matin, dans un glauquissime couloir d'urgence. On ne prononce pas "tumeur cérébrale" (et le premier mot n'est pas loin de s'écrire en deux), pas quand le diagnostic n'est pas suffisamment documenté pour pouvoir expliquer quelle thérapie on va mettre en place, pas quand on est pas spécialiste soi même et qu'on ne peut apporter un espoir en même temps, qu'on en sait juste assez pour savoir que c'est mauvais, mais trop peu pour savoir à quel point.
Mon interne et moi nous sommes donc bornés à dire "il y a une anomalie, qu'il faut documenter à l'IRM", et avons répondu à "vous ne savez pas ce que c'est, cette anomalie ?", par une formule usée et haissable "non, il est trop tôt pour pouvoir être affirmatif".

M X s'est contenté de cette réponse, il a refermé les yeux en attendant le brancardier qui devait l'emmener en neuro. Il commençait peut être à comprendre que ça pouvait être mauvais, et préferait ne pas savoir, acheter encore un peu de tranquillité.

Du poste de soin je l'observais, il était là, cet instant où la vie bascule, cet instant incompréhensible et effrayant, il était sous mes yeux et somnolait sur son brancard.
Et savoir avant lui, savoir qu'il s'embarquait pour un long chemin de croix (je fais des métaphores de circonstance), à l'issue plus qu'incertaine, que demain, après demain sa vie et celle de ses proche serait changée à jamais, me donnait presque la nausée.
L'impression obcène d'avoir surpris un secret intime, et d'en être l'illégitime détentrice.


Que sa vie, leurs vies si vous incluez sa femme et ses gosses, jusque là si banalement heureuses, puissent être si intensément bouleversées à la suite d'un symptôme qui leur paraissait minime de prime abord, me paraissait absurde, et faisait ressortir avec une violence aveuglante leur fragilité absolue.

Et à son échelle, cela suscitait en moi, la même fascination morbide et la même détresse sans objet ("sans objet" car il n'y a rien de plus obsène à mon avis que de prétendre s'approprier la souffrance d'un autre) qu'une catastrophe dont les images vous inondent ou la mort d'un des patients que je suis en stage.

L'épuisement aidant, j'ai dormi ce matin là, mais en ouvrant les yeux, M X était là.


*PC = Perte de conscience (bien noté Gaël)

Publié dans Galères

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Gael 28/05/2007 14:29

tiens, un émission sur le mensonge entre médecins et malades dans "la tête au carré", sur france inter: http://www.radiofrance.fr/franceinter/em/lateteaucarre/ . Bon, je vais pas l'écouter jusqu'au bout, on entend trop le mot "cancer" et je suis en train de déjeuner, merde. De toute façon le cancer, je suis sûr que c'est un mythe. Ca peut pas exister vraiment...

amalia 15/04/2007 14:50

Bonjour, Je voulais juste dire que je trouve cet article magnifiquement bien écrit. On rentre dedans. On comprend les dilemnes de l'externe. On se met à la place de Monsieur X. Certains trouveront peut être grave que je m'arrête sur le texte au lieu de parler du fond. Mais de toute façon vu que je ne suis pas médecin..... je ne peux même pas parler du fond. En revanche ce qu'on comprend bien avec ton blog c'est les difficultés que tu rencontres, comment tu essayes de gèrer tout ça et ça c'est intéressant. Par ailleurs beaucoup de gens ont tendance à prendre les médecins pour des demi-dieux, ou alors des gens qui ne pensent qu'a eux. Ton blog prend le contrepied de ce genre d'idées reçues.

exvag 12/04/2007 08:11

Tu parles d\\\'un titre !
C\\\'est con à dire, mais l\\\'espace d\\\'un instant j\\\'ai eu envie que tu te trompe de diagnostique.
Comment ça le monde n\\\'est pas plus beau quand on se cache les yeux derrière ses mains ?
 

Ephélide 14/04/2007 20:45

C'est con à dire, mais moi aussi.Qui sait, l'IRM a peut être prouvé que c'était quelque chose de bénin ? Qui sait, il sera miraculé ?Je ne prendrai pas de ses nouvelles, je ne cherche jamais à savoir ce que sont devenus les gens qui m'étaient sympathiques et avaient des pronostics trop aléatoires. C'est l'histoire du chat de schrödinger appliquée au quotidien. Tant que je ne sais pas ce qu'il en est réellement, il existe, de mon point de vue, une infime chance pour que tout aille bien (dans le meilleur des mondes).

Gaël 09/04/2007 07:50

Oh, je suis sûr que t'as fait au mieux....

Gaël 07/04/2007 20:32

Ouch, c'est exactement pour ça que les médecins me font peur: parce que potentiellement, ils en savent bien plus que toi sur ta fin prochaine; ou pire, sur celle de tes proches, alors que, bordel, c'est quand même toi -tes proches- que ça regarde en premier.... Du genre: "La regarde pas comme ça, connard: c'est ma mère, pas un moteur de bagnole, et t'es toubib, pas garagiste. Et puis prononce le mot cancer et pensant à ce que t'as bouffé ce midi, je te pends au lustre avec tes tripes".
Pardon.
C'est pas critiquer, hein; je suis sûr que tu ne rôtes pas les relents de ton dernier repas devant la radio d'une tumeur cérébrale...
Par contre, il faudrait que tu choisisses entre interdire ce blog aux non-toubibs  -ce serait dommage- et renoncer aux sigles. PC, c'est "perte de connaissance", j'imagine? Bon, ça se devine, mais c'est chiant.
Un peu. 
Beaucoup moins qu'une tumeur de cerveau.
Par contre, il faudrait que tu choisisses entre interdire ce blog aux non-toubibs  -ce serait dommage- et renoncer aux sigles. PC, c\\\'est "perte de connaissance", j\\\'imagine? Bon, ça se devine, mais c\\\'est chiant.
Un peu. 
Beaucoup moins qu\\\'une tumeur de cerveau.

Ephélide 07/04/2007 21:01

Bien noté à propos du jargon, je mettrai des * à l'avenir pour traduire tout ça. En fait je me doutais un peu du côté chiant de la chose, mais parfois, j'hésite à mettre des trucs que les gens sont suceptible de taper dans un moteur de recherche... Je suis pas sûre qu'atterir ici soit le plus rassurant pour eux... Mais bon.Sinon, je n'ai pas pris ça comme une critique hein, mais je me sens obligé de préciser, la médecine "paternaliste", genre "chut je te dis rien, bouffe ta pilule et ta gueule", devient peu à peu obsolète (il faut qu'on se débarasse de quelques vieux cons encore, et qu'on déconnise certains jeunes). on doit une information "loyale et éclairée", c'est le terme me semble t il. Et ce soir là, la chose la plus loyale à faire, était de ne rien dire, je crois. L'idée n'est pas de le laisser dans l'ignorance, mais seul un spécialiste, en possession d'une IRM correcte, dominant parfaitement son sujet, pouvait annoncer la nouvelle en offrant une issue, en répondant aux questions du mec de façon très précise, en proposant un traitement.Ya le sentiment d'illégitimité à supporter, mais c'était la meilleure chose à faire. Je crois. Ou pas, qu'est ce que j'en sais, d'ailleurs ?