De l'importance de ne pas détester Mme Y

Publié le par Ephélide

Les vraies ornières, les vraies difficultés dans sa relation au patient ne sont pas nécessairement là où on les imagine de prime abord.

Certes, la pédiatrie, par exemple, lorsqu'on quitte le cadre des maladies "classiques", bien codifiées et souvent bénignes parce que bien pris en charge, cela peut être dur, comme on l'imaginait.
Parce que voir une dysmorphie à la naissance, associée à d'évidents problèmes moteurs, voir qu'il y a effectivement un problème, mais, en dépit des analyses ne pas trouver lequel, et n'avoir au final que l'anxiété de l'attente à offrir aux parents, ce n'est pas facile. Comme ce n'est pas évident de voir une mère s'effondrer dans le couloir au mot "ponction lombaire", d'avoir envie de la rassurer avec la certitude que ça ira, mais sans pouvoir le faire, pas encore, pas sans les résultats.

Certes façon générale, en pédiatrie ou ailleurs, beaucoup de choses sont dures (le spectre de ce terme allant de pénible à atroce) pour le patient ou la familles, et pas toujours évidentes pour l'étudiant -ou le médecin j'imagine. Pas évident l'intox volontaire au paracétamol qui, à 18 ans, vient de foutre son foie en l'air et d'acheter un ticket simple pour la greffe de foie. Pas évident Mr W qui pleure devant vous, parce qu'il a peur, et qu'il a bien raison.

Mais on le savait. C'était, quelque part, non formulé, mais compris dans le contrat. Tu seras confronté à des choses pas jolies jolies, tu seras aussi impuisant, parfois indifférent, et parfois ça éveillera des choses pas nettes en toi. Parfois tu seras même considéré comme le "salaud de docteur", et si ça aide ton malade à dormir la nuit, pourquoi pas.

Alors du coup, on s'arme comme on peut, souvent mal, et ensuite on évacue comme on peut, on le savait, on l'a choisi, on s'en plaint parfois, mais on essaie de faire avec, de sortir, boire, courrir, rire ou manger, diluer tout ça dans la normalité.

Ce qu'on imaginait pas,  c'est tout le reste, tout ce qui sort du cliché, qu'on ne pensait pas devoir gérer, mais qu'il faut quand même intégrer et assumer.
Ca m'a sauté au visage lors de ma dernière garde aux Urgences.

Mme Y me poursuivait dans le couloir, brandissant sa canne, me houspillant et me reprochant de ne pas s'occuper d'elle, affirmant avec aplomb qu'elle était une Urgence Absolue, ne voyant manifestement pas l'absurde contraste entre ses mots et son comportement.
J'avais très envie de lui prendre la canne des mains, et avec de lui péter ses genoux à cette Mme Y et être ainsi sûre qu'une fois remise sur son brancard, elle y reste.

L'anévryse de mon agacement s'est soudain rompu et j'en ai eu marre, de devoir justifier de mes actes, d'entendre remis en question nos protocoles d'accueil, de m'excuser auprès des patients pour une attente qui n'est pas de mon fait.

Il était très tard, ou plutôt très tôt j'en avais assez, pire j'en voulais à la pile de dossier "tri 4" qui attendaient dans leur coin. Je leur en ai voulu d'être là, à Mme Y et aux autres, et ce ressentiment n'aurait pas du être, car il me fermait à eux. On a souvent des "syndromes méditerranéens" aux Urgences (oui c'est une image très fine pour désigner les hypochondriaques, mais sinon on a rien contre les marseillais hein), mais le piège est que tout ce qui se présente comme tel, qu'on a envie d'étiquetter "grosse chochotte hyponchondriaque" n'en n'est pas forcément un. Et si ce soir là, ma lassitude et mon agacement n'ont pas eu de conséquences, parce que il y a toujours quelqu'un pour passer derrière moi, et que par chance je n'avais rien laissé passé (car il n'y avait rien) je sais que ce n'est pas viable à long terme.
Quand les gens se dispersent et vous font l'historique de leurs rhumes depuis 1972, vous parlent d'un mal là, et là, mais aussi ici, et puis là ; c'est à vous d'être systématique et de rester construit et cohérent. Mais je n'y parvenais pas ce soir là, je me dispersais aussi, oubliant mon fameux plan d'observ et d'examen, qui pourtant, à force d'habitude, m'est quasiment devenu sous-cortical.

Je ne l'avais pas vue venir, la difficulté de savoir rester pro malgré la connerie de certains, malgré la mauvaise foi et le mépris ou la simple antipathie.
De ne pas répondre à cela en miroir mais savoir voir au delà, ne pas étiquetter trop vite, ne pas négliger inconsciemment parce qu'antipathique.
C'est plus dur à maitriser que le reste, que les extrêmes qui éprouvent mais appelent à eux tous les moyens pour les dépasser, pour ne pas rester impuissant. On voyait les difficultés "nobles" et évidentes, la souffrance et la mort, sans voir les quotidiennes, bien plus piégeuses.
C'est plus dur à maitriser car moins aigu et quotidien, presque anondin, et parfois inconscient.
Si je foire, le patient n'est pas foudroyé sur place, ne tombe pas en asystolie sous mes yeux, non, il rentre chez lui, les conséquences ne seront peut être pas immédiates, mais elles seront là, j'aurai foiré, je serai peut être passée à côté de quelque chose, j'aurai retardé sa prise en charge.

Je n'aurai pas su voir la pathologie derrière la chiantise, et
aux dernières nouvelles, les cons étant plus nombreux que les agonisants, ce serai pire que tout.
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le toubib 27/07/2007 18:48

n'importe quel MG alors pense avec exaspération au rapport de la Cour des Comptes : 80% des consultants en SAU n'ont rien à y faireet ça c'est France entière, Paris ça doit être pire -)une bonne régulation à l'entrée, et hop !ah oui, par contre, il y a un effet secondaire : la vitesse du tourniquet diminue à proportion, et les subsides avec -)))

david vincent 04/06/2007 08:29

Je pense qu'il faut chouchouter les hypochondriaques, leur faire comprendre qu'ils sont importants. La consultation n'a pas besoin d'être trop longue. Quand ils se sentiront compris ils casseront moins les pieds des urgences et retourneront chez le généraliste.

Ephélide 19/06/2007 10:49

Je suis d'accord et... pas d'accord...D'accord parce que la crise de spasmophilie -par exemple- est quelque chose de somme toute assez "simple" à gérer, à rassurer sans mépriser. Un ECG et l'écouter parler...Le problème c'est que, même si je suis capable de le faire, il faut malgré tout que mon sénior voie le malade et valide sa sortie... Et ça m'est déjà arrivé d'attendre 2h avant de réussir à présenter un patient à un interne ou au sénior, parce que, objectivement, ils ne pouvaient pas le voir avant. Et je suis pas persuadée que 2h sur un brancard (après x temps passé en salle d'attente ou déjà sur un brancard avant d'être vu) soit tellement bon pour le patient anxieux.Là par contre où je ne suis plus trop d'accord, c'est par rapport à une autre catégorie de patients (que j'ai englobés à tort dans le sac '"hypochondrie'" dans mon post), c'est ceux qui me font penser à des "consommateurs de soin". Ils viennent, en général, pour pas grand chose -le dernier en date avait une angine et se présentait comme ayant "juste une angine, ça devrait pas prendre longtemps de me voir"-, mais ne supportent ni l'attente ni nos explications sur les priorités du soin. Ce sont en général les plus vindicatifs, les moins respectueux des autres malades ou du personnel, et les plus persuadés d'être dans leur bon droit...Et malheureusement ils sont de plus en plus nombreux.

chenillatomic 02/06/2007 14:01

Excellent ton blog, bien rigolé, ça m'a replongé euh...au moins 8 ans en arrière ... ah non 10...et maintenant la médecine générale me tend les bras. Alors une chose à savoir pour les études de médecine : on passe son temps à redouter ce qui va nous tomber sur le coin du nez (et quand je serai interne, et ma première garde, et mon premier jour de médecin tout seul, et, et,...) mais je trouve en fait que tout arrive à temps : l'internat qd tu en as marre d'être externe, vivre sa vie de médecin quand tu en as marre d'être interne...Par contre tu détesteras TOUJOURS Mme Y et là il FAUDRA rester systématique pour passer à coté, mais il y aura forcément une erreur un jour, je l'attends...Continue en tous les cas j'attends les prochains post de pied ferme !!

Ephélide 02/06/2007 21:17

Eh bien merci...Et puis la clé est sans doute de passer son temps à flipper, ça aide à rester vigilant, même si ça ne rend pas infaillible...Même si au fond de nous, y aura toujours l'envie de lui faire un petit bolus de lasilix à Mme Y. (ou un bon gros normacol). comme disaient mes parents "si tu continue, je vais t'en donner une raison de pleurer.."

Eosine 29/05/2007 23:18

Rhooo très pertinente remarque de Gael !!!Je me demande comment les médecins gé font, justement, pour ne pas rater de graves soucis, au sein des( nombreux) petits motifs pas graves...C'est vraiment un sacré stress.

jocelyncharles 14/05/2007 15:17

sauf que la notion de politesse est fonction du pays ou on se trouve, donc la guerre est imminente, beaucoup de boulots pour les médecins par la suite ( hop, je reussis mon diplome illico presto et je m´en vais gagner des tunes )