Crépuscule

Publié le par Ephélide

Il y a des choses que je n'aime pas en médecine, ou plutôt avec lesquelles je ne suis pas à l'aise.

Parmi elles, bien en tête du peloton, ces moments où, alors que le patient nous parle de symptômes qu'il pense anodins, on comprend vite que se joue en réalité quelque chose de grave . On comprend soudainement que sa vie va basculer imminement et que l'on contribuera à lui porter cette nouvelle.

Généralement il ne se doute de rien, ou si peu, et il y a quelque chose de quasi obscène à savoir sans rien dire. Comme si l'on surprenait un vilain petit secret qu'il aurait préféré garder caché.

 

Un soir aux urgences, je m'occupe enfin de Soeur T. qui attendait depuis maintenant plusieurs heures sur son brancard, le drap comiquement rabattu sur le sommet de son crâne pour mimer la coiffe dont l'infirmière d'accueil l'avait délestée. A côté d'elle une de ses soeurs, debout sans broncher, dans sa tenue claire. Elles étaient calmes, toutes deux. Celle debout tenait en main un scanner, passé "en ville", à la suite duquel le radiologue l'avait envoyé aux urgences.

Je les ai installées dans un box, et l'accompagnante m'a expliqué, la chirurgie récente, il y a quelques mois, l'embolie pulmonaire au décourt, alors que soeur T avait "toujours été un roc", les troubles mnésiques depuis quelques années. J'ai soigneusement rempli la case antécédents du logiciel des urgences, sans bien voir le lien avec le scanner cérébral qu'elle me tendait.

Elle m'a enfin raconté les maux de tête depuis quelques semaines, de plus en plus violents. Soeur T, m'a expliqué que le matin, vraiment c'était pire. Que parfois elle était surprise par des gens arrivant par sa gauche, comme si elle "voyait moins bien par là", la marche plus pénible depuis peu. Elles m'ont dit les traitements symptômatiques qui ne marchaient plus, le médecin traitant finissant par prescrire le scanner, la panique du radiologue, le taxi qu'elles avaient pris "exceptionellement" pour venir aux urgences.

 

Le compte rendu du radiologue évoquait un AVC postérieur, mais n'ayant pu injecter le scanner ne se prononçait pas plus. J'ai silencieusement regardé les planches fournies. Vu avec consternation un volumineux oedème vasogénique. Deviné la masse en dessous.

 

Toutes deux me regardaient. Soeur T a bougoné car tout cela était beaucoup d'agitation pour rien, et qu'à 86ans elle avait le droit de moins bien marcher. J'ai rangé les planches en la prévenant que j'allais devoir l'examiner. En douceur, avec son accompagnante, nous avons enlevé les nombreuses couches de son habit, et les sous-couches de vieille femme frileuse, plus nombreuses encore. J'ai plaisanté à ce sujet pendant que l'accompagnante levait les yeux au ciel en riant. J'ai essayé de toutes mes forces de ne pas penser à ma grand mère.

 

J'ai retrouvé comme attendu une "belle" HLH gauche, et des troubles sensitifs. Je ne l'ai pas faite marcher car elle était fatiguée, qu'il était déjà tard, et que, vu le scanner je savais déjà ce que j'allais trouver.

Avec un sourire je lui ai dit que nous allions l'hospitaliser, et j'ai conseillé à sa soeur de partir. Alors que je la racompagnais à l'accueil, celle ci m'a dit qu'elle se doutait bien que ce n'était "pas très bon" mais qu'elle espérait qu'on puisse aider Soeur T. à moins souffrir de la tête.

 

Dans la soirée, mes compléments d'examens ont confirmé le diagnostic de tumeur. J'étais plutôt triste d'avoir eu raison contre l'interprétation du radiologue. Soeur T. n'a posé aucune question, alors je n'ai rien dit. Elle était simplement soulagée de savoir qu'elle aurait une chambre cette nuit.

 

En regardant les étoiles pâlir, au petit matin, un café à la main, je repensais à elle. Je me demandais ce qu'elle pouvait ressentir, elle, née entre deux guerres, dans une france bien différente de la notre. Elle qui avait du prononcer ces voeux à une époque où la place des religieuses dans la société était peut être plus évidente. Je me suis demandé ce que cela faisait de vieillir dans un environement figé, alors que dehors tout galopait. De ne sortir que rarement et, soudainement, se retrouver dans l'agitation des urgences d'un hôpital. J'ai espéré ne pas lui avoir fait de peine en l'appellant Madame. J'ai espéré qu'elle était en train de dormir, et que les antalgiques était efficaces.

 

Je me suis demandé si à l'heure du crépuscule, ses choix de vie l'aideraient. Si des peurs et regrets reviendraient la hanter, ou si sa foi l'aiderait à être sereine.

J'ai espéré que ce serait le cas. Que ça irait vite. Et l'indécence qu'il y avait à espérer une mort paisible pour une patiente ne se sachant pas encore malade m'a heurté.

 

Le café et le fond de l'air étaient froids, alors je suis rentrée.

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Doc junior 25/08/2015 18:01

Merci pour ton blog et les heures que t'a du y consacrer. J'ai appris plein de choses sur les études de médecine et j'ai beaucoup ris ou souris. Surtout dans l'article parlant des stagiaires en P2 ou je me suis trop reconnu !

Ava 05/04/2013 04:57


Je découvre votre blog aujourd'hui ; merci pour ce beau billet. Et ne vous inquiétez pas d'avoir appelé cette patiente "Madame" : c'est en fait l'appellation normale pour une religieuse. "Ma
soeur" n'est nullement obligatoire, surtout si vous n'êtes pas croyante. "Madame" est bien préférable à "Mademoiselle", non pas parce que "Mademoiselle" n'a aucune valeur juridique et qu'il y a
un mouvement actuellement pour le faire disparaître des formulaires administratifs (je doute qu'une vieille femme cloîtrée depuis des dizaines d'années y soit très sensible), mais parce qu'une
religieuse se considère elle-même comme l'épouse du Christ.

davina 25/01/2013 17:39



b 19/09/2012 17:05


C'est les yeux humides que je lis ce dernier post (dernier à ce jour seulement je l'espère!). Je viens de parcourir l'ensemble de votre blog et par là même, de survoler votre externat, et cela
m'a beaucoup émue. En effet, toute jeune D2, dans l'attente fébrile du premier stage et du badge orange qui va avec, je suis en proie à une grande excitation, mélange de peur, de hâte, de crainte
de ne pas être à la hauteur et aussi (et surtout) de joie d'arriver enfin à ce stade tant attendu. Vous lire a été un réel plaisir, merci pour ces moments parfois tristes voire glauques mais
parfois drôles aussi. Merci pour la sincérité avec laquelle vous écrivez. Je ne vois pas d'autre mot, si ce n'est que j'espère que vous continuerez ce blog encore longtemps. :)

Litthérapeute 04/09/2012 20:01


L'inéluctable, en quelque sorte, est difficile à gérer. C'est, je trouve, une sorte de course vaine : on espère que les signes qu'on perçoit dans ce que nous raconte la personne malade soient
trompeurs. On voudrait que cette migraine soit banale, que cette mobilité réduite soit une simple fatigue passagère, on voudrait que les symptômes s'expliquent sans pour autant affronter ce qu'on
redoute. Pour beaucoup, le diagnostic est l'intérêt de la médecine. Personnellement, j'ai peur de faire mes premiers. Car dans certains cas, il n'y a alors plus rien d'autre à faire que prier. Et
pourquoi pas ?


Merci de nous faire partager cette sensibilité.