Hiver

Publié le par Ephélide

J’ai perdu mon premier patient un matin d’hiver.

C’était une matinée de week end, où on fait la visite en espérant partir au plus vite. D’ailleurs j’étais venue tôt, ma visite était finie, je n’attendais plus que les résultats des bilan bios avant de partir. Ma chef donnait un avis aux urgences, je buvais un café avec l’équipe, à discuter de ces choses banales qui bercent le quotidien des équipes. Une chambre a sonné. « M. Pierre vomit encore ».

Pourtant, M. Pierre va bien. Il est aphasique et n’attend plus qu’une place en rééduc, mais il va bien. Je l'ai vu tout à l'heure à la visite, ça allait ; je retourne le voir. Ce matin, M. Pierre en bon aphasique qu’il est ; est incapable de m’indiquer ce qui ne va pas, s’il a mal et où. Alors je palpe, j’ausculte, je contrôle l’ECG. Je sors de la chambre, et écris un mot rassurant dans le dossier « examen clinique rassurant, abdomen souple, auscultation cardiopulm et ECG RAS. Bilan de principe car vomissements itératifs inexpliqués ». Je demande à l’infirmière de prélever M. Pierre.
Soudain, on vient me chercher : Dis, Maud a besoin de toi TOUT DE SUITE. Ça sent mauvais ça. Dans la chambre, Maud est figée, son plateau de prélèvement à la main, et M. Pierre est livide. J’échange un regard avec Maud, la jeune infirmière qui a pris son premier poste en même temps que j’entamais mon premier semestre de ma vie d’interne. Ensemble,  on a fait notre première transfusion  et géré notre première complication transfusionnelle ; ensemble on affronte les doutes de toutes jeunes professionnelles, chacune dans son métier.


Mais là, de doute, il n’y en a plus. M. Pierre est en arrêt cardio respiratoire. Je cherche rapidement un pouls, évidemment absent. Je jette « cherchez le chariot d’urgence appellez les réa ». Maud réagit soudain, abaisse la tête de lit, débranche le matelas anti escarre pendant que je commence à masser. Il se passe une chose étrange pendant les premiers instants de massage cardiaque ; oxygéné, le visage se recolore, et on a l’impression que ça y est, c’est bon, la vie est revenue ; mais non. Non.
On s’est relayées pour masser comme on pouvait en attendant les réa. C’était la toute première fois de ma vie que je le faisais en vrai. Je me souviens du matelas anti escarre qui se dégonflait à chaque impulsion, d’avoir massé jusqu’à épuisement, « Un putain bordel Deux putain merde Trois », de mon sentiment d’incongruité. Je me souviens ne m’être rendu compte qu’avec retard que le voisin de chambre, un petit papito dément était là et nous regardait avec effarement. Tout cela n’avait rien de glorieux. Pas de révélation transcendante sur la meilleure façon de réanimer. Uniquement l’énergie du « oh putain, c’est pas vrai c’est pas vrai ». Le défibrillateur refusait de choquer. Rythme plat.


Les réas sont arrivés, et quelques ampoules d’adré plus tard, le décès était prononcé.

 

On s’est regardé avec la sénior. On a appelé la famille, pour leur dire de revenir, vite. La sénior m’a dit « rentre chez toi, tu as finis ta visite et il n’y a plus rien à faire, je verrai les bio ».
Je me souviens que dans le RER, j’ai pleuré. Ca a explosé d’un coup, quelque part après denfert, alors que je repensais au dernier mot que j’avais écrit dans le dossier « Examen clinique rassurant ». Tu parles. Putain de sens clinique.
La culpabilité et la peur m’ont prise à la gorge, et les larmes ont jailli. Pas la petite larmichette des séries TV où le héros pleure un peu parce que c’est dur mais pas trop parce qu’il est fort. Non. Des gros sanglots de mioche inconsolable qui pleure jusqu’à l’endormissement. J’avais l’air d’une échappée de l’asile, pleine d’eau et de morve.

 

Aujourd’hui encore, en y repensant la culpabilité me ronge. Qu’ai-je loupé ? Il n’y a pas eu d’autopsie, pas de RMM, rien. J’aurai préféré.

 

 A mon entrée chez mes parents, tout le monde s’est tourné vers moi. « Aaaah, enfin, on t’attendait pour les cadeaux ».

Noël, j’avais oublié.

 

Comme dit Mike ; On est bien seuls.

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Antoine 22/10/2012 22:45


Il y a des gens qui ont un don pour catapulter des émotions au travers du coeur et de la tête par l'intermédiaire des mots, et je peux t'assurer que tu fais partie de ceux-là. La vie, c'est loin
d'être toujours joli (phrase typée ?), surtout dans des lieux comme un hôpital où on fait tout pour préserver ce qu'il en reste.


 


Ton texte m'a beaucoup touché, et je prends un grand plaisir à lire tous tes posts, qu'ils soient empreints de malice ou moins enjoués; j'espère que tu continueras, et je te souhaite bien du
courage pour la suite !


Antoine

Julien 21/02/2012 13:01


Oui, on est bien seul.


Toutefois, je compatis à ta douleur, tes doutes, ta culpabilité. Je t'aime beaucoup, même si je ne te connais pas plus que ton blog. Courage.


 


Julien


 

Ephélide 17/06/2012 21:42



Merci beaucoup, Julien