Garde [3]

Publié le par Ephélide

La Garde, pour l'étudiant en médecine dans ses premières années, ça fait partie avec la Blouse Blanche et le Stétho du package qui fera de lui un médecin. Au moins aux yeux des autres.
Alors, sa première garde, dans le fond, il n'attend que ça. Ca a son petit côté rite de passage.
Ne vous y trompez pas si vous en entendez un vous dire d'un air affecté
ah non, pas ce soir là je peux pas je suis de garde, en dépit de la mine sinistre qu'il affiche, il jubile intérieurement de pouvoir caser cette phrase dans la conversation. Quelque part, ça le dédommage un peu, et c'est tant mieux, car ce ne sont pas ses 20€ d'indemnités (montant fixe, même pour les nuits de dimanche ou de jour férié) qui le feront.

Il s'imagine déjà Urgences, de l'action, du sang, de l'excitation, faire une sternotomie avec les dents pour pouvoir faire un massage cardiaque interne.
Vous l'aurez compris, il a trop regardé Urgences. Alors disons le tout net, les urgences, ça n'a rien à voir. Mais alors rien à voir du tout.

En France, bien souvent (et idéalement), les cas les plus critiques sont pris en charge par le samu et emenés directement en Réa (l'idéal étant donc de faire des gardes en réa).

Pendant ce temps là, quelques étages plus bas, l'externe fraîchement émoulu commence à déchanter. Il se sent un peu dans la peau d'un gamin à qui l'on aurait promis qu'il pourrait jouer aux cowboys et indiens à balles réelles et qui se retrouve à faire une partie endiablée de petits chevaux avec Tatie Georgette qui a un poireau qui pique sur la joue et lui fait manger des gâteaux moisis en accompagnement de sa camomille.

Le pire étant les gardes de chir car aux Urgences on ne voit alors que les foulures, les poignets cassés ou les arcades ouvertes, pendant que l'externe de med, lui, au moins, voit de vraies pathologies de temps à autre (noyées au milieu de bricoles), IDM ou EP...

Parfois il y a vraiment des choses spectaculaires, mais ça c'est une fois par an, quand le soleil batifole avec la Lune, que Mars est dans la maison de Jupiter à prendre le pied (le thé voulais je écrire, mais le lapsus est suffisamment stupide pour mériter d'être laissé en place) avec Pluton, et, surtout, condition sine qua non, que l'Externe de garde a le dos tourné.
Bonheur.

Les gardes se veulent un excellent exercice pédagogique (en dehors du fait qu'on donne un sérieux coup de main). Ce qui n'est pas faux. C'est intéressant de voir les patients en premier hors cadre bien défini, ça entraine à l'analyse clinique, aller à l'essentiel, quels examens je fais, quels prélèvements, est il nécessaire d'hospitaliser. Vous gagnez en autonomie. Les ECG, envoyer les gens faire les radios etc.
Ca c'est la théorie. Qui se vérifie parfois. Si les urgences ne sont pas en train d'imploser, que votre sénior est sympa. Et que lla garde est calme, quoi. Ce qui dans un des deux hôpitaux où je fais des gardes est rarissime: on est saturés quasi en permanence.

En pratique, on apprend surtout deux choses fondamentales :
1) Les gens sont cons quand ils sont bourrés. Mais alors vraiment cons. Ca va du mec qui donne un coup de poing dans une vitre (le grand classique), ou dans un mur (très virilement con) aux défis idiots (vas y saute du mur, garçon, saute du mur), en passant par toutes les bagares possibles et imaginables, ou la chute bête.

2) Les gens peuvent être cons même sobres. J'ai  déjà vu un amant, qui au lieu de se cacher dans un placard comme tout amant qui se respecte, a décidé que la meilleure façon d'échapper au retour du mari était de sauter par la fenêtre. Du deuxième étage.
D'un certain côté, Le mari a peut être été suffisament distrait par le fait qu'un mec à poil venait de s'éclater sur le trottoir en contrebas de sa fenêtre pour réaliser que sa femme était en tenue d'ève dans son lit. Je vous rassure tout de suite, la femme et l'amant vont bien.
On était un peu inquiets quand le type en question assurait ne se souvenir de rien, (non non je ne comprends pas, les pompiers m'ont ramassé c'est tout), puis quand il nous a raconté l'histoire in extenso ("ah oui ça y est ça me reviens" (tu parles charles)), on a compris que ce n'était pas un problème neuro, mais bien un mécanisme d'auto défense de son amour propre.

Il y a une multitudes de gens n'ayant rien en commun qui viennent aux Urgences
Il y a les Tri 5. Qu'on pourrait tout aussi bien appeller "je n'ai rien à faire ici", mais ce serait trop long à écrire. Tri 5 ça veut dire qu'à peut près tout le monde est prioritaire sur eux. Sauf l'autre tri 5 qui est arrivé après. Ils sont venus en espérant que ce soit plus simple que chez leur médecin traitant, et dommage pour eux, voilà trois heures (au moins) qu'ils attendent. Au début on culpabilise vraiment en voyant le délai. Puis on voit le motif d'admission "douleur au fond du palais depuis 3mois". "Légère céphalée depuis 15jours". Et on déculpabilise. Parce que dans le fond leur présence montre bien la confusion qui règne... Urgences ne veut pas dire "consultation médicale sans rendez vous", mais Urgences. C'est pour ça qu'on les a appellées ainsi d'ailleurs.
Certains finissent par partir, lassés, d'autres au contraire s'obstinent, et s'énervent dans leur coin.

Et ce qui devait arriver arrive, Mr "Douleur au fond du palais depuis 3 mois", un peu agacé par de longues heures d'attente finit par s'en prendre à une blouse blanche quelconque venue chercher quelqu'un d'autre dans la salle d'attente. Quelqu'un d'arrivé après lui.
C'est un scandale, et apparement au delà de ses facultés intellectuelles de comprendre que quelqu'un qui vomit et a la nuque raide, ou qui crache du sang mettons, est plus urgent que lui. 

Il y a les hypochondriaques. On lit "traumatisme Crânien" sur la feuille remplie à l'accueil, et en creusant un peu on obtient la traduction : "Je suis tombée à la renverse de mon banc de gymnastique haut de 5cm sur un tapis en mousse, tout allait bien mais ce soir en me couchant, je me suis dit "Ah mais quand même, et si j'avais quelque chose"".

Le samedi soir il y a les sportifs blessés lors de matchs amateurs, entorses, point de sutures... Le dimanche, il y a les footballeurs, joggeurs, le dimanche soir, les bricolos, le mercredi, les gamins.

Et puis il y a la misère humaine, des gens aux conditions de vie incroyablement précaires ou sdf, dont la vie part en lambeaux sans qu'ils ne comprennent vraiment pourquoi, les femmes battues, parfois.
Et aux petites heures du matin, le lot de naufragés pour qui l'aube était vraiment trop loin, qui arrivent avec des plaintes somatiques invraisemblables juste pour être écoutés, ou de TS volontairement ratées.

L'avantage étant que tout cela fait une provision quasi inépuisable d'anectodes, qui à postériori sont hilarantes. On rit même de choses en soi absolument pas risibles. Comme les TS faites par des moyens dérisoires par exemple (overdose d'herbes chinoises, de laxatifs, deux gorgées de paic vaisselle et j'en passe). On ne respecte rien ma bonne dame.

A ceux qui seraient tentés de me taxer de cynisme pour cela, qu'ils aient bien conscience que la différence fondamentale entre eux, que ça ne fait pas rire, et ils ont bien raison, et moi, c'est que moi, à quatre heures du matin, quand cette personne arrive et que le téléphone sonne dans la chambre de garde (si je vennais de me coucher) ou que je m'apprêtais à aller dormir, j'y retourne, je prends le dossier, je m'enferme dans le box avec le patient.
Et  je reste là, après un examen clinique rapide à écouter des histoires tristes à en pleurer, car quelque soit le malaise qui vous pousse à attenter à votre vie, même par des moyens dérisoires, il est intolérable.
Et je suis là, donc, impuissante comme jamais, car ils sont au delà de l'aide que je suis en mesure de proposer -je n'ai pas fait de psy, et c'est un travail de longue haleine-. J'attends le psy de garde ou que la personne aille un peu moins mal pour partir.
Que mon impuissance face à leur douleur, j'ai du mal à la gêrer. Alors si je n'en ris pas je ne le fais pas.

Hier soir, une jeune ado, 16 ans, trop mince dans ses habits, venait pour problèmes gynécos. J'ai un peu parlé avec elle, seule, avant de faire rentrer son père. Pour qu'elle me dise ce que son père ne pouvait pas entendre, à ma question sur un éventuel rapport avant le début des symptômes, elle a rougit et s'est assurée que j'étais tenue au secret professionnel même vis à vis de son père. Tout était dit, et je n'avais presque pas besoin qu'elle achève.
Et soudain, j'ai été frappée par sa beauté fragile, même à minuit sur son brancard d
'hôpital, pas celle à laquelle les séries pour ados américaines essaient de nous faire croire, mais quelque chose de plus universel qui émanait d'elle,
une grâce maladroite et inconsciente d'elle même.

(ce post est confus, non ?.. C'est la fatigue)
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Doc junior 25/08/2015 17:12

Confus, peut être (quoi que) mais direct et sans langue de bois. Et c'est franchement génial !

Inès 10/08/2008 20:13

Confus mais honnête.J'adore cette honnêteté qui semble émaner de chacuns de tes textes.

galunto 11/02/2007 18:04

bonjour ephélide
magnifique post, peut-être le meilleur depuis le début de ton blog.
rien d'autre à ajouter.